15.01.2009

Trois idées simples pour mettre fin au soutien politique aux crimes israéliens

Une stratégie citoyenne contre l’apartheid et la guerre


par Jean Bricmont pour Réseau Voltaire

Alors qu’Israël poursuit ses bombardements contre la population palestinienne et que les paramilitaires du général Mohamed Dahlan attendent à la frontière égyptienne l’ordre d’entrer à Gaza pour y massacrer les familles du Hamas, les opinions publiques européennes se sentent impuissantes à agir. Malgré leur ampleur, les manifestations se succèdent, sans impact sur les responsables politiques. Le professeur Jean Bricmont propose une stratégie simple pour changer les rapports de force en Europe et, à terme, mettre fin au soutien dont dispose le régime d’apartheid israélien.

11 janvier 2009

Depuis
Bruxelles (Belgique)

Nous sommes sans doute des millions à assister, rageurs et impuissants, à la destruction de Gaza, tout en subissant le discours médiatique sur la « réponse au terrorisme » et le « droit d’Israël à se défendre ». Mais, comme le fait remarquer le journaliste anglais Robert Fisk, les gens qui tirent des roquettes sur le sud d’Israël ne sont souvent que les descendants des habitants de cette région, qui en ont été chassés en 1948 [1] . Tant que cette réalité fondamentale ne sera pas reconnue et cette injustice réparée, rien de sérieux n’aura été fait ou dit en faveur de la paix.

Mais que faire ? Organiser de nouveaux dialogues entre juifs progressistes et musulmans modérés ? Attendre une nouvelle initiative de paix ? Ou de nouvelles déclarations des ministres de l’Union Européenne ?

Est-ce que toutes ces comédies n’ont pas assez duré ? Ceux qui veulent faire quelque chose s’en tiennent trop souvent à des exigences irréalistes : demander la création d’un tribunal international pour juger les criminels de guerre israéliens ou demander une intervention efficace de l’ONU ou de l’Union Européenne. Tout le monde sait très bien que rien de cela ne se fera, parce que les tribunaux internationaux, par exemple, ne font que refléter les rapports de force dans le monde et ceux-ci sont pour le moment en faveur d’Israël. Ce sont ces rapports de force qu’il faut changer et cela ne peut se faire que petit à petit. C’est vrai qu’il y a « urgence » pour Gaza, mais il est tout aussi vrai que rien ne peut être fait aujourd’hui, précisément parce que le patient travail qui aurait dû être fait dans le passé n’a pas été accompli.

Dans les propositions faites ci-dessous, deux se situent sur le plan idéologique, et une sur le plan pratique.

1. Se défaire de l’illusion selon laquelle Israël est « utile »

Beaucoup de gens, surtout à gauche, continuent à penser qu’Israël n’est qu’un pion dans une stratégie états-unienne, capitaliste ou impérialiste de contrôle du Moyen-Orient. Rien n’est plus faux. Israël ne sert pratiquement à personne, sauf à ses propres fantasmes de domination. Il n’y a pas de pétrole en Israël ou au Liban. Les guerres dites pour le pétrole, de 1991 et de 2003, ont été menées par les États-Unis sans aucune aide israélienne et, en 1991, avec la demande explicite des États-Unis de non-intervention israélienne, parce que celle-ci aurait fait s’effondrer leur coalition arabe. Comme « allié stratégique », on peut trouver mieux. Il n’y a aucun doute que les pétro-monarchies pro-occidentales et les régimes arabes « modérés » sont catastrophés de voir Israël occuper sans arrêt les terres palestiniennes et radicaliser ainsi une bonne partie de leurs populations. C’est Israël qui, par ses politiques absurdes, a provoqué la création à la fois du Hezbollah et du Hamas et qui est indirectement responsable d’une bonne partie de la croissance de « l’islamisme radical ».

Il faut aussi comprendre que les capitalistes, pris dans leur ensemble (il n’y a pas que les marchands d’armes…), gagnent beaucoup plus à la paix qu’à la guerre : il n’y a qu’à voir les fortunes réalisées par les capitalistes occidentaux en Chine et au Vietnam depuis que la paix a été conclue avec ces pays, par opposition à l’époque de Mao et de la guerre du Vietnam. Les capitalistes se fichent pas mal de savoir de quel « peuple » Jérusalem est la « capitale éternelle » et, si la paix y régnait, ils se précipiteraient en Cisjordanie et à Gaza pour y exploiter une main d’œuvre qualifiée et n’ayant pas beaucoup d’autres moyens de vivre.

Finalement, n’importe quel États-unien préoccupé de l’influence de son pays dans le monde voit bien que s’aliéner un milliard de musulmans pour satisfaire tous les caprices d’Israël n’est pas exactement un investissement rationnel dans l’avenir [2].

Ce sont souvent ceux qui se considèrent comme marxistes qui ne veulent voir dans le soutien à Israël qu’une simple émanation de phénomènes généraux comme le capitalisme ou l’impérialisme (Marx lui-même était beaucoup plus nuancé sur la question du réductionnisme économique). Mais ce n’est pas rendre service au peuple palestinien que de maintenir de telles positions — en effet, le système capitaliste, qu’on l’aime ou non, est un système bien trop robuste pour dépendre de façon significative de l’occupation de la Cisjordanie ; ce système se porte d’ailleurs comme un charme en Afrique du Sud depuis le démantèlement de l’apartheid.

2. Libérer la parole non-juive sur la Palestine

Si le soutien à Israël ne s’explique pas principalement par des intérêts économiques ou stratégiques, pourquoi ce silence et cette complicité ? On pourrait invoquer l’indifférence à l’égard de ce qui se passe « loin de chez nous ». C’est peut-être vrai pour la majorité de la population, mais pas pour le milieu intellectuel dominant, lequel déborde de critiques envers le Venezuela, Cuba, le Soudan, l’Iran, le Hezbollah, le Hamas, la Syrie, l’Islam, la Serbie, la Russie ou la Chine. Et, sur tous ces sujets, même les plus grossières exagérations sont courantes et acceptées.

Une autre explication de la mansuétude envers Israël est la « culpabilité » occidentale par rapport aux persécutions antisémites du passé, en particulier les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. À ce sujet, on remarque parfois que les Palestiniens ne sont en rien coupables de ces horreurs et ne doivent pas payer pour les crimes des autres. C’est vrai, mais ce qui n’est presque jamais dit et qui est pourtant évident, c’est que l’immense majorité des Français, des Allemands ou des prêtres catholiques aujourd’hui sont tout aussi innocents que les Palestiniens de ce qui s’est passé pendant la guerre, pour la simple raison qu’ils sont nés après la guerre ou étaient enfants pendant celle-ci. La notion de culpabilité collective était déjà très discutable en 1945, mais l’idée de transmettre cette culpabilité aux descendants est une idée quasiment religieuse.

Ce qui est d’ailleurs curieux, c’est qu’à l’époque où l’Église catholique abandonnait l’idée de peuple déicide, celle de responsabilité quasi-universelle face au judéocide commençait à s’imposer. Mais cette « culpabilité » justifie une énorme hypocrisie. Nous sommes tous supposés nous sentir coupables de crimes du passé, auxquels, par définition, nous ne pouvons rien faire, mais presque pas coupables des crimes de nos alliés états-unien et israélien qui se déroulent aujourd’hui, devant nos yeux, et dont on pourrait au minimum clairement se désolidariser. Et, bien qu’il est sans arrêt affirmé que le souvenir de l’holocauste n’est pas supposé justifier la politique israélienne, il est évident que c’est au sein des populations les plus culpabilisées par ce souvenir (les Allemands, les Français et les catholiques) que le silence est le plus fort (par opposition aux noirs, aux arabes et aux Britanniques).

Ce qui précède est une banalité, mais une banalité qui n’est pas facile à dire — pourtant, il faut la répéter jusqu’à ce qu’elle soit reconnue pour telle si l’on veut que les non-juifs arrivent à s’exprimer librement sur la Palestine —. Peut-être que le meilleur slogan à mettre en avant lors des manifestations sur la Palestine ne serait pas, « Nous sommes tous des Palestiniens » — slogan bien intentionné mais qui ne reflète nullement la réalité de notre situation et la leur — mais plutôt : « Nous ne sommes pas coupables de l’holocauste ». En cela, nous partageons effectivement quelque chose avec les Palestiniens.

Mais la principale raison du silence ne peut être uniquement la culpabilité, précisément parce que celle-ci est très artificielle, mais bien la peur. Peur de la médisance, de la diffamation, ou des procès, dont le seul acte d’accusation est toujours le même, l’antisémitisme. Si l’on n’en est pas convaincu, prenons un journaliste, un homme politique ou un éditeur, enfermons-nous avec lui dans une pièce où il peut vérifier qu’il n’y a ni caméra cachée ni micro, et demandons-lui s’il dit publiquement tout ce qu’il pense vraiment d’Israël et, s’il ne le dit pas (à mon avis, la réponse la plus probable), pourquoi se tait-il ? À-t-il peur de nuire aux intérêts des capitalistes en Cisjordanie ? D’affaiblir l’impérialisme états-unien ? Ou encore, de risquer d’affecter les cours ou les flux du pétrole ? Ou bien a-t-il au contraire peur des organisations sionistes, de leurs poursuites et de leurs calomnies ?

Il me semble évident, après des dizaines de discussions avec des personnes d’origine non-juive, que la bonne réponse est la dernière. On tait ce qu’on pense de l’État qui se dit « État juif » de peur d’être traité d’antisémite. Ce sentiment est encore renforcé par le fait que la plupart des gens qui sont choqués par la politique israélienne sont réellement horrifiés par ce qui s’est passé pendant la Deuxième Guerre mondiale et sont réellement hostiles à l’antisémitisme. À cause de ce qui précède, presque tout le monde a intériorisé l’idée que le discours sur Israël, et, plus encore, sur les organisations sionistes, constitue un tabou à ne pas enfreindre, et c’est cela qui entretient un climat de peur généralisé. On peut d’ailleurs remarquer que ce sont en général ceux qui donnent, en privé, des « conseils d’amis » (fais attention, pas d’amalgame, pas d’exagération, islamisme…, extrême-droite …, Dieudonné, etc.) qui sont les premiers à déclarer en public qu’ils n’ont peur de rien et que les pressions n’existent pas. Évidemment, parce que reconnaître la peur serait le meilleur moyen pour commencer à s’en libérer.

Par conséquent, la première chose à faire, c’est combattre cette peur. Ceci n’est pas toujours compris par les militants de la cause palestinienne parce que, par leur action même, ils démontrent qu’eux n’ont pas peur. Ce sont souvent des gens très dévoués et qui ne briguent aucune position de pouvoir dans la société. Cependant, ils devraient s’imaginer à la place de ceux qui occupent ou espèrent occuper de telles positions (et qui, par conséquent, sont en mesure d’affecter les décisions politiques) et qui sont, précisément à cause de leurs ambitions, vulnérables à l’intimidation. La seule façon de procéder est de créer un climat de « désintimidation », en soutenant chaque homme politique, chaque journaliste, chaque écrivain, qui ose écrire une phrase, un mot, une virgule, critiquant Israël. Il faut le faire tous azimuts, sans se limiter à soutenir des personnes qui ont des positions « correctes » sur d’autres sujets (selon l’axe gauche-droite), ou qui ont des positions « parfaites » sur le conflit.

Finalement, plutôt que de parler de « soutien » à la cause palestinienne, comme le font beaucoup d’organisations, soutien qui n’obtiendra jamais, aussi regrettable que ce soit, l’adhésion de la majorité de la population de nos pays, on devrait présenter la question palestinienne sous l’angle des intérêts bien compris de la France et de l’Europe. En effet, nous n’avons aucune raison de nous aliéner le monde arabo-musulman ou de voir augmenter la haine de l’Occident, et il est catastrophique pour nous de créer un conflit de plus avec la partie de la population « issue de l’immigration » qui, souvent, sympathise avec les Palestiniens. Remarquons à ce sujet que ce n’est pas en prônant un indéfectible soutien à Israël que les sionistes ont réussi, mais bien par un lent travail d’identification entre la défense de l’Occident (en matière d’approvisionnement pétrolier ou de lutte contre l’islamisme) et celle d’Israël (on peut d’ailleurs regretter que beaucoup de discours de gauche sur l’utilité d’Israël pour le contrôle du pétrole, ainsi que de discours laïcs sur l’Islam, renforcent cette identification).

3. Pour ce qui est des initiatives pratiques, elles se résument en trois lettres : BDS (Boycott, désinvestissements, sanctions)

L’exigence de sanctions est reprise par la plupart des organisations pro-palestiniennes [3], mais comme ce genre de mesures est la prérogative des États, tout le monde sait que cela ne se fera pas à court terme. Les mesures de désinvestissements sont soit prises par des organisations qui ont de l’argent à investir (syndicats, Églises) et c’est une décision qui relève alors de leurs membres, soit d’entreprises qui collaborent étroitement avec Israël et qui ne changeront de politique que suite à des actions de boycott, ce qui nous ramène à la discussion de cette forme d’action, qui vise non seulement les produits israéliens mais aussi les institutions culturelles et académiques de cet État [4].

Notons que cette tactique a été utilisée contre l’Afrique du Sud et que les deux situations sont très semblables : le régime d’apartheid et Israël sont (ou étaient) des « legs » du colonialisme européen, qui ont du mal à accepter (contrairement à la majorité des opinions publiques ici) le fait que cette forme de domination est révolue. Les idéologies racistes qui sous-tendent les deux projets les rendent insupportables aux yeux de la majorité de l’humanité et créent des haines et des conflits sans fin. On pourrait même dire qu’Israël n’est rien qu’une autre Afrique du Sud, plus l’instrumentalisation de l’holocauste.

Dans le cas du boycott culturel et académique, on objecte parfois qu’il y a des victimes innocentes, bien intentionnées, voulant la paix, etc., argument déjà utilisé d’ailleurs à l’époque de l’Afrique du Sud (et le même argument pourrait être soulevé à propos des travailleurs des entreprises victimes du boycott économique). Mais Israël lui-même reconnaît qu’il y a des victimes innocentes à Gaza, ce qui ne l’empêche nullement de les tuer. Nous, nous ne proposons de tuer personne. L’action de boycott est parfaitement citoyenne et non violente ; cependant, même une telle action peut provoquer des dégâts collatéraux- les artistes et scientifiques bien intentionnés qui seraient victimes du boycott.

Ce type d‘action est comparable à l’objection de conscience à l’époque de la conscription ou à une action de désobéissance civile — Israël ne respecte aucune des résolutions de l’ONU le visant, et nos gouvernements, loin de prendre des mesures pour les faire appliquer, ne font que renforcer leurs liens avec Israël — ; nous avons le droit en tant que citoyens (dont l’opinion, bien qu’inaudible, est probablement majoritaire et le serait sûrement si un débat ouvert pouvait avoir lieu), de dire NON.

L’important dans les sanctions, particulièrement au niveau culturel, c’est précisément leur côté symbolique (et non purement économique). C’est dire à nos gouvernements : nous n’acceptons pas votre politique de collaboration et,in fine, c’est dire à Israël qu’il est ce qu’il a choisi d’être, un État hors-la-loi internationale.

Un argument fréquent contre le boycott est qu’il est rejeté par des Israéliens progressistes et un certain nombre de Palestiniens « modérés » (bien qu’il soit soutenu par la majorité de la société civile palestinienne). Mais la question n’est pas principalement de savoir ce qu’eux veulent, mais quelle politique étrangère nous voulons pour nos propres pays. Le conflit israélo-arabe dépasse de loin l’enjeu local et a atteint une signification mondiale ; de plus, il engage la question fondamentale du respect du droit international. Nous, Occidentaux, pouvons parfaitement vouloir nous joindre au reste du monde, qui rejette la barbarie israélienne, et cela est déjà une raison suffisante pour encourager le boycott.

Jean Bricmont

Figure du mouvement anti-impérialiste, Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique). Il vient de publier Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ?(Éditions Aden, 2005).


 

[1] « Remettre dans son contexte le tir de représailles sur Najd (Sderot) », par Um Khalil, The International Solidarity Movement, 15 novembre 2006.

[2]Pour une discussion plus détaillée des véritables raisons de l’aide états-unienne à Israël, voir John J. Mearsheimer, Stephen M. Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La Découverte, 2007.

[3] « Cessons de tergiverser : il faut boycotter Israël, tout de suite ! », par Virginia Tilley ; « Aucun État n’a le droit d’exister comme État raciste », entretien avec Omar Barghouti ; Réseau Voltaire, 6 septembre 2006, 6 décembre 2007.

[4] Voir Naomi Klein, « Israël : Boycott, Désinvestissement, Sanction », pour une bonne réponse aux principales objections soulevées à l’égard de cette tactique (The Nation, [07] janvier 2009).

12.01.2009

Israël : Boycott, Désinvestissement, Sanction, par Naomi Klein

Copyright © Naomi Klein / La République des Lettres, lundi 12 janvier 2009

boycott-israel.pngDevant les massacres commis en toute liberté dans la Bande de Gaza et face à un régime d'appartheid maintenu en place depuis plus de soixante ans avec la complicité des dirigeants occidentaux, il semble que seuls les peuples soient en mesure de faire eux-mêmes pression sur Israël. Un instrument citoyen collectif et pacifique, le boycott, a fait ses preuves dans l'histoire d'autres pays et d'autres luttes. L'essayiste altermondialiste Naomi Klein, auteur notamment de No Logo, la tyrannie des marques et de La Stratégie du choc, montée d'un capitalisme du désastre, préconise ce moyen de combattre la dérive guerrière d'Israël.

Article publié dans le magazine américain "The Nation" le 7 janvier 2009:
Il est temps. Plus que temps. La meilleure façon de faire cesser l'occupation de plus en plus sanglante de la Palestine est qu'Israël devienne la cible d'un mouvement international de boycott similaire à celui qui a permis de mettre fin au régime d'apartheid en Afrique du Sud. En juillet 2005, une coalition de groupes pro-palestiniens a jeté les bases d'une tel mouvement. Elle a appelé tous les "hommes de conscience, partout dans le monde, à prendre des initiatives de désinvestissement à l'encontre Israël semblables à celles appliquées à l'Afrique du Sud pendant l'apartheid". La campagne "Boycott, Désinvestissement, Sanctions" (BDS) était née. Chaque journée de bombardement de Gaza apporte de nouveaux soutiens à cette campagne planétaire de boycott, y compris parmi les Juifs israéliens. Au début de l'agression, environ 500 israéliens, dont de nombreux artistes et universitaires de renom, ont adressé une lettre aux ambassadeurs étrangers en poste en Israël. Cette lettre, qui établit un parallèle évident avec la lutte anti-apartheid, réclame "l'adoption immédiate de sanctions et de mesures restrictives". Pour les signataires, "Le boycott de l'Afrique du Sud a été efficace mais on prend des gants avec Israël. Le soutien international doit cesser".
Nombre d'entre nous n'y adhèrent toutefois pas encore. Les raisons, complexes et émotionnelles, sont bien compréhensibles. Mais elles ne sont tout simplement pas justifiées car la sanction économique est l'instrument le plus efficace dans l'arsenal non-violent: y renoncer est en quelque sorte se rendre complice des massacres commis par Israël. Détaillons les quatre principales objections opposées à cette stratégie "Boycott, Désinvestissement, Sanctions".


1. Des mesures punitives vont radicaliser l'Etat juif plutôt que le persuader.

Mais la communauté internationale a essayé ce que l'on appelle "l'engagement constructif". Elle a totalement échoué. Depuis 2006, Israël ne cesse d'intensifier ses actions criminelles: expansion des colonies, déclenchement d'une guerre contre le Liban et punition collective des Palestiniens de la Bande de Gaza au moyen d'un blocus assassin. Malgré cette escalade dans l'horreur, Israël n'a fait l'objet d'aucune mesure de rétorsion, au contraire. Les Etats-Unis envoient pour commencer des armes et trois milliards de dollars annuels d'aide à l'Etat juif. Celui-ci a bénéficié ensuite d'une amélioration de ses relations diplomatiques, culturelles et commerciales avec d'autres pays désormais alliés. Par exemple, Israël est devenu en 2007 le premier pays non-latino-américain à signer un accord de libre-échange avec le Mercosur. Au cours des neuf premiers mois de 2008, les exportations israéliennes vers le Canada ont augmenté de 45%. Un nouvel accord commercial avec l'Union européenne est appelé à doubler les exportations de conserves d'Israël. Et en décembre dernier les ministres européens (sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy, Ndlr) ont "modernisé" l'accord de partenariat entre l'Union Européenne et Israël, une faveur attendue depuis longtemps par Jérusalem. C'est dans ce contexte que les dirigeants israéliens ont lancé leur guerre contre Gaza: ils savent que cela ne leur coûtera rien en termes d'échanges commerciaux ou diplomatiques. Il est significatif que plus de sept jours de guerre fasse grimper l'indice de la Bourse de Tel Aviv de 10,7%. Lorsque la méthode de la carotte ne fonctionne pas, le bâton est nécessaire.


2. Israël n'est pas l'Afrique du Sud. 

Bien entendu ! La pertinence d'un boycott de type sud-africain réside dans le fait que la tactique du BDS peut être efficace lorsque des mesures plus faibles (manifestations, pétitions, lobbying en coulisse) ont échoué. L'écho affligeant de l'appartheid est flagrant dans les territoires palestiniens occupés: différence de code-couleur des cartes d'identité, permis de déplacement, maisons rasées au bulldozer, déportations de populations, routes réservées uniquement aux colons israéliens. Ronnie Kasrils, un haut responsable politique sud-africain, révèle que l'architecture de la ségrégation en Palestine constatée en 2007 (c'est-à-dire avant le blocus aussi inhumain que terrifiant imposé à la Bande de Gaza, Ndlr) est "infiniment pire que l'apartheid".


3. Pourquoi accuser Israël alors que les Etats-Unis et les pays occidentaux font la même chose en Irak et en Afghanistan ? 

Le boycott n'est pas un dogme, c'est une tactique. La raison pour laquelle la stratégie BDS doit être essayée est pratique: dans un pays aussi petit et qui dépend autant du commerce, il sera réellement efficace.


4. Le boycott rompt la communication alors que nous avons besoin de dialoguer plus. 

Je répondrai à cette objection par une histoire personnelle. Pendant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une maison d'édition qui s'appelle Babel. Mais lorsque j'ai publié The Shock Doctrine (La stratégie du choc), j'ai voulu respecter le boycott. Sur les conseils de militants du BDS, j'ai contacté un petit éditeur nommé Andalus. Andalus est un éditeur activiste très impliqué dans le mouvement contre l'occupation israélienne et c'est aussi le seul à traduire et publier en hébreu des livres de langue arabe. Nous avons conclu un contrat garantissant que tous les bénéfices du livre reviendront à Andalus, pas à moi. Je boycotte l'économie israélienne, pas les Israéliens. Mettre en place ce plan a nécessité de nombreux appels téléphoniques et courriels entre Tel Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza. Ma remarque est la suivante: si vous commencez une stratégie de boycott, le dialogue s'accroît de façon considérable. Pourquoi ne pas essayer ? L'argument selon lequel le boycott nous couperait les uns des autres est spécieux étant donné l'éventail de moyens de communication modernes dont nous disposons. Nous croulons sous les moyens de nous parler par-dessus les frontières nationales. Le boycott n'interrompt pas la communication, au contraire.
Actuellement, beaucoup de sionistes orgueilleux se vantent qu'Israël est numéro 1 mondial en matière de joujous de haute technologie. C'est relativement vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Quelques jours après l'attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, gérant d'une entreprise britannique de télécom spécialisée dans les services vocaux sur internet, a envoyé un mail à la firme technologique israélienne MobileMax: "Suite à l'action du gouvernement israélien de ces derniers jours, nous ne sommes plus en mesure de travailler avec vous ou avec toute autre société israélienne." Contacté par le magazine The Nation, Ramsey a déclaré que sa décision n'était pas politique. "Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des clients", explique-t-il, "c'est purement défensif sur le plan commercial". C'est le même calcul pragmatique qui a conduit de nombreuses entreprises à se retirer d'Afrique du Sud il y a vingt ans. Et c'est précisément en ce calcul réaliste que réside le plus grand espoir de rendre enfin justice à la Palestine.