Enquête

Le président de la République s'est octroyé une augmentation pour la nouvelle année.Tous les médias en ont parlé. Mais tous semblent en désaccord sur un point pourtant essentiel : le montant réel de ce salaire, au départ et à l'arrivée.

Voici, les chiffres que nous donnaient les JT. Trois chaînes, trois montants différents. Un seul point d'accord : le taux d'augmentation, 140 %.  

Vous pouvez réécouter. Pour TF1, avant augmentation, Sarkozy gagnait 6594 euros. Pour France 2, 6000 euros (net). Pour France 3, 8300 euros.

Mais d'où sort ce chiffre de 140 % d'augmentation ?

Du premier média à avoir sorti l'affaire, Profession politique :

Profession politique

Si on calcule le rapport entre les salaires du président et du Premier ministre, donnés dans l'article, le taux d'augmentation est bien de 140 %.

Mais d'où viennent ces montants de salaires ?

Bruno Botella, le rédacteur en chef de Profession politique, explique à @si que "le montant du salaire de Président, soit 101 488 €, nous l'avons tout simplement trouvé dans le projet de loi de finances pour 2008, dans la partie 'éléments relatifs aux dotations accordées à la Présidence de la République'".

Effectivement, c'est le montant qui y est inscrit et qui semblait devoir rester inchangé entre 2007 et 2008 :

Loi de finances df

"Quant au salaire du Premier ministre, qui devrait donc, à l'avenir, être celui de Nicolas Sarkozy, nous avons eu beaucoup de mal à l'obtenir. C'est en passant quelques coups de fils, notamment à des rapporteurs budgétaires de l'Assemblée, qu'il nous a été donné", raconte Bruno Botella.

Ces premiers chiffres, émanant tous deux de sources parlementaires, paraissent donc être les bons.

Pourtant, dans les dépêches AFP , les données sont différentes.

AFP Général

19 000 € pour le Premier Ministre (soit 228 000 € brut par an) et 7700 € (soit 92 400 € brut par an) pour le président. Le rapport reste plus ou moins le même : + 145 %.

Mais d'où sortent ces nouveaux chiffres ?

Le journaliste de l'AFP explique à @si que "le montant de la rémunération du Premier Ministre nous a été communiqué par Matignon. Quant à celui du Président, je ne sais plus trop d'où il vient, je crois que c'est le député René Dosière qui nous l'a donné".

Bref, toutes les sources possibles et imaginables (il semble toutefois que ni l'INSEE ni l'OCDE n'aient été consultées) sauf...l'Elysée lui-même. La France est ce pays magnifique, où chacun est interrogé sur le salaire du président, sauf le président lui-même.

Et ce n'est pas fini.

Le 7 novembre, Le Monde révèle que l'augmention réelle du salaire du Président serait de 172 %, et non de 140 %.

Le Monde 172%

Nouveau média, nouvelle source. C'est, en effet, Roger Karoutchi, secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement (tiens, que faisait-il jusque là?), qui a fourni au journal ces nouvelles indications chiffrées. 7084 € (soit 85 008 € net par an) pour le Président, 19 331 € (soit 231 972 € net par an) pour le Premier ministre. Nouveauté non négligeable, on parle maintenant de salaire net, plus de brut. Ce qui n'éclaircit pas l'affaire.

Ces chiffres sont ensuite officiellement confirmés à l'AFP par Jérôme Chartier, député UMP, membre de la commission des finances.

Impossible de savoir d'où sont ils sont tirés, le député Chartier n'a pas répondu à la demande d'interview d'@si. Mais, d'après un parlementaire, il aurait reconnu lui-même dans les couloirs de l'Assemblée que "ces chiffres n'étaient pas fiables, pas vraiment vérifiés".

L'augmentation est donc passée, en une semaine de 140 à 172 %.

Mais voilà qu'arrive René Dosière, député PS de l'Aisne, vice-président de l'Assemblée, auteur de "L'argent caché de l'Elysée" et travaillant depuis de nombreuses années sur les crédits alloués à la présidence de la République. Textes de lois et calculatrice en main, il affirme que tous les chiffres communiqués aux médias sur la rémunération du chef de l'Etat jusqu'alors sont faux.

AFP Dosière 2

L'augmentation ne serait ni de 140 %, ni de 172 %, mais de 206 %. Nouvelle dépêche de l'AFP.

D'où viennent ces nouveaux chiffres ? Uniquement de documents institutionnels "très faciles à vérifier" nous explique-t-il.

"Je savais que le salaire du Président était calculé sur la base de l'indice G de la grille des traitements de la fonction publique, parce que j'avais posé la question au Premier minsitre, en 2004, à ce sujet. Je suis donc allé chercher quel était le montant de cet indice dans la grille des traitements de la fonction publique 2007."

JO 26 janvier df

"Pour connaître le salaire du Premier Ministre, j'ai fait le calcul en me basant sur les informations données dans l'article 14 de la loi de finances parue dans le Journal Officiel du 8 août 2002 expliquant la manière dont est déterminée la rémunération du chef de Gouvernement. Et je suis arrivé à ces chiffres. 6 806 € (soit 81 671 € brut par an) pour le chef de l'Etat et 20 858 € (soit 250 302 € brut par an) pour le Premier ministre. Pour passer de l'un à l'autre, il faut donc bien une augmentation de 206 %."

La vérification est certes "facile" pour qui se donnerait la peine d'éplucher tous les textes de lois et autres amendements relatifs au sujet, et qui aurait donc 6 mois devant lui...

Pour René Dosière, "c'est l'opacité qui entoure ces chiffres qui pose surtout problème. Le Gouvernement n'a pas du tout communiqué clairement à ce sujet, par la voix d'un Ministre par exemple."

Une communication du gouvernement opaque donne donc des résultats opaques dans les médias. Autant de chiffres que de sources différentes. Du moins, quand il s'agit de parler salaire.

Quand la transparence fait tripler le budget de l'Elysée

Ce n'est pas le cas pour l'autre augmentation proposée dans l'amendement et adoptée par L'Assemblée, celle du nouveau budget alloué à l'Elysée : 100 millions d'euros. En 2007, il était de 32 millions d'euros.

Là-dessus aucun doute, tout le monde s'accorde sur ces chiffres.

Reste un point plus obscur : la raison de ce triplement de ce budget .

Voici comment il a été présenté, défendu par les membres de la majorité et relayé par les médias :

Amendement 2008

"Dans un souci de transparence", les différentes charges qui étaient payées par les ministères avant seront maintenant intégrées au budget de l'Elysée.

D'accord. Vive la transparence !

Un seul souci: ce n'est pas la première fois que cette recherche de "transparence" est invoquée pour expliquer une montée en flèche du budget alloué à la présidence.

Ce fut déjà le cas en 2004, sous Jacques Chirac, après la révélation par Le Monde d'une augmentation de budget considérable depuis la prise de fonction de l'ancien président. Celui-ci avait en effet subi une envolée de 480 % entre 2002 et 2004, passant de 5,49 millions d'€ à 31,9 millions d'€.

L'Elysée se justifiait alors ainsi :

Communiqué Elysée 2004

Et, même en remontant plus loin, en 2001, toujours les mêmes mots, toujours le même "souci de transparence" :

Communiqué Elysée 2001

Jean-François Copé, alors secrétaire d'Etat au Budget, le défendait encore avec vigueur en avril 2007, dans un Lundi investigation, sur Canal +, consacré à l'argent de l'Elysée :

Un budget qui augmente sans relâche depuis 2001, un président que les journalistes n'osent pas interroger personnellement sur son propre salaire: aucun doute, la transparence sur le sujet n'a jamais été si ... transparente.