20/08/2008

Révolte

Délaissons quelques minutes nos préoccupations habituelles. Faisons l'effort d'oublier que nous risquons d'être détruits incessamment par « quelque chose... », que des ondes négatives nous pourrissent la vie, que le dentifrice lui-même est peut-être piégé, que le « gouvernement bling-bling » s'habille en « Prada » - personnellement je trouve qu'il y a assez de sujets intéressants pour ne pas virer dans le people...mais je respecte les choix des autres.

Non, imaginez-vous juste... la vie courante, normale. Et lisez une histoire vraie que l'on peut calquer mot pour mot sur l'ACTUALITE de dizaines de gens en ce moment même, à cette heure même, pas très loin de chez nous, à Castres. Vous commencez à comprendre ou non?

10 Français sont morts.

10 Français blessés ont eu le très grand privilège de voir leur président dans un hôpital.

Des 11 Français qui restent, on peut présager qu'ils sont pour le moment intransportables, car il n'y en a précisément que 10 qui entrent « au pays ».

( Si je sais compter, ça fait bien les 21 blessés de l'attentat d'Afghanistan...)

Lisez cette histoire...

Un matin de décembre, après avoir emmené ses 5 enfants à l'école, peignée et maquillée en vertu des critères en vogue de la « gentille petite femme d'officier », celle qui va à toutes les cérémonies, tous les cocktails, toutes les activités de « club de régiment », bref qui ne fait pas de vague et qui courageusement a rajouté quelques douceurs-maisons dans le paquetage de son homme parti en mission loin, si loin...qu'elle ne sait pas trop où exactement, se présente à l'activité du jour.

Porte du club fermée, bon, elle est en avance, comme d'autres d'ailleurs, qui piétinent déjà.

Congratulations d'usage – on se voit tous les jours, on n'a rien à se dire mais il faut sourire, avoir l'air gai et enjoué...Proposition « anodine » : « on va boire un café, il fait trop froid ! »

Curieux, ces gentes dames emboîtent le pas à leur mentor, « épouse de Chef de Corps », un titre, une fonction, un sacerdoce ! S'occuper d'occuper toutes ces dames, de seconder le Grand Chef, etc, etc... et le petit troupeau atterrit dans le bureau du Big Boss – pour boire un café ? Quel honneur ! Et de rajuster le petit foulard, avant d'entrer dans le saint des saints.

L'Homme qui dirige la destinée de sa moitié, la petite dame l'a déjà vu, mais jamais de si près, d'autant que c'est d'elle qu'il s'approche, grave, et... l'embrasse en bon Père de famille... avant de lui proposer un siège et un café. Pourquoi elle, pourquoi ce jour-là, et les autres ? Gênée, elle voudrait disparaître quand comme dans un ralenti, le brouillard s'épaissit autour des mots qu'elle entend.

« ...ne pas vous inquiéter, l'affaire d'une semaine de repos, quelle idée de faire le c... avec sa jeep. »

Ce discours à la fois gêné et enjoué...

W. se lève et décide, « je rentre chez moi, dans ce cas il va me téléphoner, les liaisons dans la capitale sont possibles. »

Personne ne la retient, tout le monde a l'air soulagé. Plus tard elle comprendra pourquoi. Ni larme, ni cri, rien, un grand calme.

De retour chez elle, W. s'assied à côté du téléphone et repense à ce qu'elle vient d'apprendre.

En « mission humanitaire », son époux est parti depuis deux mois, on est à la moitié de l'épreuve et elle reçoit sporadiquement une lettre, strictement personnelle, rien sur sa situation ni sur sa localisation. Et elle vient d'apprendre qu'il aurait eu un accident « bénin, trois fois rien, il a renversé la jeep ! Dans du sable, ça ne doit pas faire très mal... le veinard, une semaine de permission à la capitale. »

Il faut réagir, préparer le déjeuner avant d'aller chercher « les 5 », ses enfants, leurs enfants. Petits encore, donc elle décide de ne rien dire tant qu'elle n'en sait pas davantage.

Téléphone, le « second » - comprenez l'adjoint du Chef de Corps- lui demande de repasser au Régiment.

Elle fonce.

Pas grand chose de plus, si ce n'est un infléchissement notable dans le ton, de plus en plus embarrassé. Oh ce n'est pas grave, mais si des nouvelles arrivent – il va peut-être rentrer ! - on veut pouvoir la joindre à tout moment. On lui confie un téléphone portable (en 1998 elle n'en a jamais vu de sa vie, on lui explique le fonctionnement, pas compliqué) et on lui propose toute l'aide qu'elle peut demander...

Ce qu'elle veut, c'est simplement parler à son mari et savoir comment il va, car cette histoire devient louche. Justement, on va la contacter, pas de problème...

Tout s'accélère, rentrée chez elle, la porte encore ouverte elle se précipite sur son téléphone qui sonne dans le vide, la liaison est mauvaise, le Médecin-Chef de l'hôpital principal « là-bas », lui annonce que son mari va être rapatrié à Paris en urgence, dès qu'il sera transportable.

Comment ça transportable ? La vérité déchire le brouillard, il n'y a jamais eu de jeep, ni de permission et il faut stabiliser un état critique. Paris va envoyer un avion médicalisé en urgence, qu'elle prenne ses dispositions. Le Régiment? Bien sûr que tout le monde est au courant, premier informé! « Je vous rappelle ».

C'est une autre femme qui rappelle le Bureau, pas question de leur montrer ses larmes et sa peur, ses paroles claquent, personne ne s'attend à ça, panique à bord. Oui ils savaient, non ils ne voulaient pas l'inquiéter, bref on s'enlise... elle raccroche.

Une pause avec les enfants, à qui elle ne dit rien. Effort surhumain, ce ne sera pas le dernier.

Puis elle contacte des amis, range l'appartement, fait sa valise quand le Chef la rappelle. Penaud, embêté, il ira même jusqu'à lui proposer de prendre les enfants en pension. Non, « les 5 » resteront ensemble à la maison, c'est elle qui leur parlera, interdiction de les approcher. Voiture , chauffeur et... Médecin-chef accompagnateur sont mis à sa disposition. Elle sera à Paris quand l'avion atterrira, mais on ne sait pas ...assez de mensonge, de faux-fuyants. L'assistante Sociale ( ???) lui a retenu une chambre, pour une durée indéterminée.

Aux enfants après l'école, elle dit la vérité, le peu qu'elle sait. Elle va chercher Papa. Téléphonera tous les jours, leur fait les recommandations d'usage. W. est courageuse, un de ses fils manque de la faire déraper, il a toujours eu le chic pour les réflexions qui dérangent. « Il sera comme avant Papa ? Tu promets ? ».

Elle regarde l'enfant, dur, tendu comme un arc, un accord silencieux, « veille sur les petits »...

« oui, je promets. »

Du trajet dans la nuit, des mots elle ne garde qu'un vague souvenir, Paris, l'hôpital.

Café. Café. Non l'avion va arriver. On ne sait rien. Le jour se lève sur une triste matinée d'hiver qui plombe la capitale. Combien de temps, une heure? Plus? Café.

Le Médecin-chef du service de réanimation se précipite dès son arrivée, lui serre les mains, très fort, ne ment pas. Tout est prêt, la salle d'opérations, la banque de sang... Une équipe entière est en place, elle les voit courir dans les couloirs, l'ambulance arrive, après tout c'est l'un des leurs... à double titre. Elle a demandé à voir son homme, quelques secondes. Un brancard surmédicalisé, irréaliste, le Médecin-chef ( elle l'avait oublié celui-là...) manque de tomber dans les pommes, elle s'approche, choc.

Sur les paupières des compresses avec un sparadrap. Il n'entend rien, ne voit rien, n'est pas là.

Le silence, l'équipe guette un signe pour foncer, un regard, les yeux dans les yeux avec le mandarin, un murmure, « sauvez-le »... tout le monde disparaît derrière les portes infranchissables...

L'attente commence, dès qu'une porte s'ouvre elle sursaute. A bout de nerfs va acheter les journaux à l'ouverture de la boutique de l'hôpital, ils en savent toujours plus que tout le monde...

Et trouve un entrefilet de 10 mini-lignes dans une rubrique « chiens écrasés », anodin, un attentat, un de plus dans un pays lointain, trois blessés. Elle regarde le médecin-chef, engourdi de sommeil, renonce à lui parler.

Café.

Irruption du Médecin Chef du service, qui va droit vers W., lui serre les mains à les broyer, « scanner ...état...pas d'opération...coma...réanimation...préparation, et vous pourrez le voir. »

Son ombre s'est approchée, n'en perd pas une miette – il faudra rendre compte au retour.

W. lui montre le journal, « il s'agit d'eux ? ... Oui mais... vous l'ignoriez ???? »

Elle lui raconte l'histoire de la jeep et de la permission, il change de tête, empoigne le petit collègue et l'entraîne à l'écart. Elle ne veut pas savoir et lorsqu'il revient vers elle, elle le renvoie dans sa province, non besoin de rien. Merci pour tout ( elle est polie comme un glaçon) et au-revoir, les portes de la réanimation s'entrouvrent , elle s'y engouffre.

Son temps appartient à son mari, elle veut oublier le reste.

Le plus dur commence.

...

Des mois d'hôpital, des mois de rééducation, et finalement, des familles détruites.

Papa est rentré, mais pas tout à fait... comme avant.

Il est des traumatismes ineffaçables.

Pourquoi divulguer aujourd'hui des faits qui se sont passés il y a plus de dix ans... sans nom, ni lieu, ni date.

Parce que ce n'est pas la première fois que cela arrive, parce qu'aujourd'hui des dizaines de personnes vivent un cauchemar mais que personne n'en parle; parce que nul ne sait la détresse d'un enfant à qui on dit qu'il n'a plus de Père ou que celui-ci est vivant – mais dans quel état ?

Parce que ceux qui rentrent même légèrement blessés pour ceux qui s'en sortent au mieux, sont marqués à vie.

Parce que c'est la photo du Président de la République qu'on affiche, ce sont ses mots qu'on publie.

Peu importe de quel côté on se place, droite/gauche, les balles ne choisissent pas leur camp.

Le visage de ces hommes- de tous ces hommes-, le regard de leurs familles personne ne les verra...

On met en place, grande mode, des « cellules d'aide psychologiques », mais ce qu'on ne dit pas, c'est qu'ainsi, on bride la parole de ceux et de celles qui souffrent, qui voudraient crier leur ras-le-bol au monde entier, qu'on entoure jusqu'à ce que « le soufflé soit retombé » – surtout dans les médias - mais dont le reste de la vie sera un enfer...

Et toute cette boue pour la gloire. De quoi ? De qui ?

Une médaille sur un cercueil, des poignées de main aux survivants, une photo sur le buffet ?

Parce que nous n'avons donc jamais rien appris, rien compris...

Parce que tout le monde se fout de la valeur de 31 vies humaines ( 10 morts, 21 blessés ) mais décortique le prix de la paire de sandales de Carla...

Dans les articles parus sur FQ, nous avons dénoncé ces mises en scène rendant crédibles des actes de guerre qui risquent de mettre le feu à la planète prématurément, nous avons accusé Bush et consorts, et moi, fille, petite-fille de résistants morts lors de la Seconde Guerre Mondiale, j'accuse de crime ceux en France, qui les suivent aveuglément.

J'aurai peut être un accident de voiture demain... cela ne prouvera qu'une chose : j'ai raison...

Walkyrie.