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19/02/2010

Haïti : vers une nouvelle occupation américaine ?

Le Grand Soir, 17 février 2010

Claude RIBBE

arton9825-b92c4.jpgL’envoi de 10 000 marines en Haïti, la prise de contrôle par les USA de tous les points stratégiques, à commencer par l’aéroport de Port-au-Prince, le refus de laisser atterrir, sous prétexte de saturation, un avion français : tout semble annoncer une prise de contrôle d’Haïti par Washington.

L’attitude de Paris le confirme : nomination de personnes notoirement incompétentes pour enterrer le dossier, absence du gouvernement à la cérémonie de Notre Dame du 16 janvier (alors que le président de la République et de nombreux ministres devaient initialement s’y rendre), retrait des protestations contre la mainmise américaine sur l’aéroport Toussaint-Louverture… La marche arrière est totale.

Certes, l’engagement américain, présenté comme humanitaire, a été le plus rapide. Mais on sait que l’humanitaire est un pavillon qui peut flotter sur toutes sortes de marchandises. Des émeutes révèlent qu’en réalité les Haïtiens tardent à être secourus, ou du moins que les secours sont sélectifs. On peut s’attendre à des émeutes qui seraient réprimées grâce à un impressionnant déploiement militaire.

La mainmise sur Haïti est un scénario étudié depuis longtemps. La preuve en est que l’ambassade des USA, récemment construite, n’a pas souffert du séisme, à la différence de l’ambassade de France. Depuis plusieurs années, dans le programme de rénovation de toutes les ambassades américaines dans le monde entier, celle de Port-au-Prince était présentée comme aussi stratégique que celle de Bagdad.

Le séisme qui frappe aujourd’hui Port-au-Prince est une bonne occasion de prendre le contrôle d’un pays, présenté comme misérable à cause de la couleur de ses habitants, mais doté d’un riche sous-sol, avec des réserves pétrolifères qui pourraient être supérieures à celles du Vénézuela, d’importants gisements d’or et de cuivre et surtout des ressources en iridium, matériau extrêmement résistant et utilisé dans l’industrie de l’armement (protection des têtes de missiles balistiques intercontinentaux).

Il faut savoir que le seul autre pays au monde à détenir d’importantes ressources d’iridium est l’Afrique du sud. Comme par hasard l’Afrique du sud était la seule nation à aider Haïti au moment de la célébration du bicentenaire de son indépendance. La France avait pourtant déployé des efforts considérables pour l’en dissuader. Depuis le coup d’État franco-américain de 2004, c’est l’Afrique du Sud qui accueille et protège l’ex-président Aristide, lequel n’a jamais fait mystère de la richesse du sous-sol de son pays.

On ne pourrait suspecter les Américains de mauvaises intentions s’il n’y avait des précédents. Le 28 juillet 1915, sous prétexte de sortir Haïti d’un prétendu « chaos », les marines débarquaient comme aujourd’hui à Port-au-Prince et s’emparaient des réserves d’or de la banque nationale. Des milliers de paysans, les Cacos, s’insurgèrent alors sous la conduite de Charlemagne Péralte qui, trahi et arrêté en 1919, fut cloué par l’occupant sur une porte. La répression fut particulièrement féroce. Pour réduire les derniers foyers de résistance, les USA inaugurent en 1919 les bombardements aériens massifs. Tout résistance est écrasée en 1920. Les USA ne quittèrent le pays qu’en 1934. Dix-neuf ans d’occupation après un débarquement à des fins, comme aujourd’hui... humanitaires.

Claude Ribbe
www.claude-ribbe.com

 

16/06/2009

Pérou: des Indiens massacrés au nom des transnationales

Le conflit qui sévit actuellement au Pérou – et dont aucun média ne parle, visiblement les pitreries de Sarkozy ou la prétendue "fraude électorale" en Iran sont plus intéressants – est une nouvelle illustration de la Stratégie du Choc dont parle Naomi Klein dans son ouvrage indispensable. Les ressources sont pillées par les multinationales au détriment des populations qui sont alors brimées, arrêtées, torturées ou tuées si elles osent protester. Le Pérou est l'un des nombreux pays d'Amérique du Sud à subir cette politique des adeptes de Milton Friedman prônant un capitalisme sans foi ni loi.


Mondialisation.ca, Le 9 juin 2009
CATAPA

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2 volontaires de CATAPA, une ONG flamande qui travaille sur le thème des mines en Amérique Latine étaient présents durant les troubles survenus ces dernières heures à Bagua dans le nord du Pérou. CATAPA dénonce la violence, condamne la réaction du gouvernement péruvien et appuie la revendication légitime des peuples indigènes qui exigent d'être partie prenante dans les décisions prises pour le développement de l'Amazonie péruvienne. Nos volontaires Marijke Deleu y Thomas Quirynen sont évacués de la région en ce moment.

Le conflit qui perdure à Bagua entre l'état péruvien et la population indigène de la région “Amazona” s'est soldé par des confrontations violentes ce vendredi 5 juin lorsque les forces policières tentèrent par la force de déloger ceux qui bloquaient la route. Selon les différentes sources il y auraient entre 30 et 84 morts et une centaines de blessés. D'après les sources officielles de la police, les indigènes ont tiré les premiers sur les forces de sécurité qui ont ensuite répliqué. Plusieurs représentants des indigènes contredisent cette version des faits et disent être seulement armés de leurs lances traditionnelles. La majorité d'entre eux confirme que la police à ouvert le feu sur eux depuis des hélicoptères. Thomas et Marijke ont vu comment la police emmenait les corps des victimes. « ils tentent ainsi de diminuer le nombre officiel de morts » nous commente Marijke de Deleu.

Un conflit annoncé :

Le conflit trouve son origine dans l'accès accordé aux entreprises multinationales présentes dans cette région du nord du Pérou riche en pétrole, en gaz et minéraux.
Durant presque 2 mois plus de 30.000 indigènes habitants les différentes provinces de l'Amazonie péruvienne et de hautes andines, menent une campagne de protestation dénonçant la manière avec laquelle l'état et les entreprises proposent d'investir dans l'exploitation des ressources naturelles.
Les peuples indigènes et les organisations paysannes exigent d'être partie prenante dans les décisions sur le développement de leur pays et en particulier de leur région.

Depuis 2 mois les routes étaient bloquées par les groupes indigènes. Durant ces 2 dernières années (années du gouvernement de l'actuel président Alan Garcia), plusieurs décrets ont été publiés retirant les restrictions écologiques et sociales à l'extraction des ressources naturelles. Cela permet de simplifier l'inversion étrangère directe au Pérou en facilitant l'exploitation des mines, du pétrole et du gaz.

Le 9 mai passé, le gouvernement péruvien à déclaré les 7 provinces de la région en état d'alerte, ce qui signifie « retirer temporairement les garanties constitutionnelles sur la liberté et la sécurité des personnes et l'immunité de la résidence ». Officiellement il s'agit d'assurer l'accès des routes et des aéroports et d'éviter que la production des entreprises soit affectée par les actions menées par les indigènes. L'état d'urgence est hélas aussi un moyen de justifier l'utilisation de la violence comme ce fut le cas vendredi passé.

Les négociations entre les représentants de l'état et ceux des communautés indigènes furent rompues le 15 mai. Les indigènes décidèrent alors de continuer leurs actions. Depuis lors la protestation populaire et les réponses du gouvernement se sont faites de plus en plus sévères.

La convention 169 de l'organisation internationale du travail impose la consultation des peuples indigènes

La convention 169 de l'organisation internationale du travail oblige le gouvernement péruvien à consulter les peuples indigènes pour l'exploitation des ressources naturelles de leur territoire. Le gouvernement péruvien a ratifié cette convention en 1004. Une consultation de la population a eu lieu dans la région « Amazonas ». Elle conclut que la biodiversité et la vie des populations indigènes sont menacées. Mais dans le contexte actuel mondial de manque de ressources naturelles les gains potentiels sont énormes. Ni l'état péruvien ni les entreprises muiltinationales, dont la pétrolière française PERENCO et l'espagnole REPSOL, ne sont prêts à perdre du temps dans ce conflit long à résoudre.

Le président Alan Garcia commentait dans l'une de ces déclarations gouvernementales que « dans la constitution, les ressources naturelles sont la propriété de tous les Péruviens et que tous les Péruviens doivent pouvoir profiter de ressources naturelles du pays »
De leur côté, les organisations indigènes ne demandent pas la souveraineté unique sur l'Amazonie péruvienne sinon d'être partie prenante dans les décisions concernant le développement de leur région. Alberto Pizango, leader de la centrale AIDESEP des peuples indigènes de l'Amazonie déclare : « Nous ne sommes pas contre le développement, mais nous voulons que le développement se fasse suivant notre vision »


Contacter CATAPA:

CATAPA peut vous mettre en contact avec Marijke deleu et Thomas Quirynen

Coordinateur: Daan Janssens CATAPA vzw + 32 473 36 73 18
www.catapa.be

(traduction révisée par Pouvoir et Psychopathie)

28/02/2009

¡Que se vayan todos! – voilà ce qui dit le mécontentement mondial


Par Naomi Klein

The Guardian, le 8 février 2009

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Le monde ne se soulève pas seulement contre les élites qui gouvernent – mais aussi contre le modèle du capitalisme dérégulé dans son ensemble.

En regardant les Islandais taper sur des pots et des casseroles jusqu’à ce que leur gouvernement tombe, je me suis souvenue d’un slogan populaire des cercles anticapitalistes de 2002 : « Vous êtes Enron. Nous sommes l’Argentine. »

Son message était assez simple. Vous – les politiques et les PDG qui vous pressez aux forums économiques – êtes les cadres impitoyables et les escrocs d’Enron (bien sûr, nous n’en connaissions pas la moitié). Nous – la populace – sommes comme le peuple argentin, lequel, au milieu d’une crise économique effroyablement comparable à la nôtre, est descendu dans la rue en frappant sur des pots et des casseroles. Ils scandaient : « ¡Que se vayan todos! » [Qu’ils s’en aillent tous] – et ils ont forcé quatre présidents successifs à partir en moins de trois semaines. Ce qui rend unique le soulèvement argentin de 2001-2002 est qu’il n’était pas dirigé contre un parti politique en particulier ou même contre la corruption en général. Sa cible était le modèle économique dominant : ce fut la première révolte nationale contre le capitalisme contemporain dérégulé.

Cela a pris du temps, mais de l’Islande à la Lettonie et de la Corée du Sud à la Grèce, le reste du monde a finalement son moment ¡Que se vayan todos! Les matrones islandaises stoïques frappant sur leurs pots alors même que leurs gosses mettent le frigo à sac pour trouver des projectiles (des œufs, c’est sûr, mais des yaourts ?) font écho aux tactiques devenues célèbres à Buenos Aires. Tout comme la colère collective envers les élites qui ont saccagé un pays autrefois florissant et qui pensaient pouvoir s’en tirer à bon compte. Ainsi que Gudrun Jonsdottir, une employée de bureau islandaise de 36 ans, le dit : « J’en ai assez ! Je ne fais pas confiance au gouvernement, je ne fais pas confiance aux banques, je ne fais pas confiance aux partis politiques et je ne fais pas confiance au FMI. Nous avions un bon pays et ils l’ont ruiné. »

Un autre écho : à Reykjavik, les manifestants ne se laisseront pas achetés par un simple changement de visage au sommet de l’Etat (même si le nouveau Premier ministre est une lesbienne). Ils veulent des aides pour les personnes, pas seulement pour les banques ; ils veulent des enquêtes judiciaires sur la débâcle et une réforme électorale profonde.

On peut entendre des exigences similaires en Lettonie, dont l’économie s’est contractée plus brutalement que n’importe quel autre pays de l’UE et où le gouvernement vacille. Pendant des semaines, la capitale a été secouée par les manifestations, dont une émeute à grande échelle, le 13 janvier, avec lancé de pavés. Comme en Islande, les Lettons sont scandalisés par le refus de leurs dirigeants de reconnaître la moindre responsabilité dans ce désastre. Interrogé par Bloomberg TV sur ce qui a déclenché la crise, le ministre de finances letton a haussé les épaules en disant : « Rien de particulier ».

Mais les problèmes de la Lettonie sont vraiment particuliers : la politique qui a permis au « tigre de la Baltique » de croître à un rythme de 12% en 2006 l’amène aussi à se contracter violemment, selon les prévisions, de 10% cette année : l’argent, libéré de toute entrave, sort aussi vite qu’il rentre, avec une grande part qui est détournée vers les poches des politiciens. (Ce n’est pas une coïncidence si beaucoup des grands invalides d’aujourd’hui sont les « miracles » d’hier : l’Irlande, l’Estonie, l’Islande, la Lettonie).

En Lettonie, une grande partie de la colère populaire s’est concentrée contre les mesures d’austérité du gouvernement – licenciements massifs, services sociaux réduits et salaires du secteur public considérablement réduits – toutes qualifiant la Lettonie pour un prêt d’urgence du FMI (non, rien n’a changé). En Grèce, les émeutes de décembre ont fait suite à la mort d’un jeune de 15 ans, abattu par la police. Mais ce qui a conduit ce mouvement à se poursuivre, avec les agriculteurs prenant la tête des étudiants, est une colère généralisée contre la réponse donnée par le gouvernement à la crise : les banques ont obtenu 36 milliards d’euros de subventions tandis que les travailleurs ont vu leurs pensions réduites et les agriculteurs n’ont quasiment rien reçu.

Malgré le désagrément causé par les tracteurs qui bloquent les routes, 78% des Grecs disent que les exigences des agriculteurs sont raisonnables. De façon similaire, la récente grève générale en France – déclenchée en partie par les plans du Président Sarkozy de réduire de façon spectaculaire le nombre d’enseignants – a inspiré le soutien de 70% de la population.

Peut-être que le fil conducteur le plus solide de cette réaction violente mondiale est le rejet de la logique de « la politique extraordinaire » - une expression créée par le politicien polonais Leszek Balcerowicz pour décrire comment, dans une crise, les politiciens peuvent ignorer les règles législatives et se ruer vers des « réformes » impopulaires. Le truc commence à être usé, ainsi que le gouvernement sud-coréen l’a découvert récemment. En décembre, le parti au pouvoir a essayé d’utiliser la crise pour foncer tête baissée dans un accord de libre-échange hautement controversé avec les Etats-Unis. Emmenant la politique des coulisses vers de nouveaux extrêmes, les législateurs se sont enfermés dans la chambre afin de pouvoir voter à huis clos, barricadant la porte avec des bureaux, des chaises et des canapés.

L’opposition en a eu assez : avec des marteaux-piqueurs et une scie électrique, ils sont entrés de force et ont organisé un sit-in de 12 jours dans le parlement. Le vote a été retardé, accordant plus de temps pour le débat – une victoire pour une nouvelle sorte de « politique extraordinaire ». Le modèle est clair : les gouvernements qui répondent à une crise créée par l’idéologie du libre-échange par une accélération de ce même programme discrédité ne survivront pas pour raconter l’histoire. Comme les étudiants italiens sont descendus dans la rue en criant : « Nous ne paierons pas pour votre crise ! »

 

Traduit de l'anglais par JFG/QuestionsCritiques

12/01/2009

Israël : Boycott, Désinvestissement, Sanction, par Naomi Klein

Copyright © Naomi Klein / La République des Lettres, lundi 12 janvier 2009

boycott-israel.pngDevant les massacres commis en toute liberté dans la Bande de Gaza et face à un régime d'appartheid maintenu en place depuis plus de soixante ans avec la complicité des dirigeants occidentaux, il semble que seuls les peuples soient en mesure de faire eux-mêmes pression sur Israël. Un instrument citoyen collectif et pacifique, le boycott, a fait ses preuves dans l'histoire d'autres pays et d'autres luttes. L'essayiste altermondialiste Naomi Klein, auteur notamment de No Logo, la tyrannie des marques et de La Stratégie du choc, montée d'un capitalisme du désastre, préconise ce moyen de combattre la dérive guerrière d'Israël.

Article publié dans le magazine américain "The Nation" le 7 janvier 2009:
Il est temps. Plus que temps. La meilleure façon de faire cesser l'occupation de plus en plus sanglante de la Palestine est qu'Israël devienne la cible d'un mouvement international de boycott similaire à celui qui a permis de mettre fin au régime d'apartheid en Afrique du Sud. En juillet 2005, une coalition de groupes pro-palestiniens a jeté les bases d'une tel mouvement. Elle a appelé tous les "hommes de conscience, partout dans le monde, à prendre des initiatives de désinvestissement à l'encontre Israël semblables à celles appliquées à l'Afrique du Sud pendant l'apartheid". La campagne "Boycott, Désinvestissement, Sanctions" (BDS) était née. Chaque journée de bombardement de Gaza apporte de nouveaux soutiens à cette campagne planétaire de boycott, y compris parmi les Juifs israéliens. Au début de l'agression, environ 500 israéliens, dont de nombreux artistes et universitaires de renom, ont adressé une lettre aux ambassadeurs étrangers en poste en Israël. Cette lettre, qui établit un parallèle évident avec la lutte anti-apartheid, réclame "l'adoption immédiate de sanctions et de mesures restrictives". Pour les signataires, "Le boycott de l'Afrique du Sud a été efficace mais on prend des gants avec Israël. Le soutien international doit cesser".
Nombre d'entre nous n'y adhèrent toutefois pas encore. Les raisons, complexes et émotionnelles, sont bien compréhensibles. Mais elles ne sont tout simplement pas justifiées car la sanction économique est l'instrument le plus efficace dans l'arsenal non-violent: y renoncer est en quelque sorte se rendre complice des massacres commis par Israël. Détaillons les quatre principales objections opposées à cette stratégie "Boycott, Désinvestissement, Sanctions".


1. Des mesures punitives vont radicaliser l'Etat juif plutôt que le persuader.

Mais la communauté internationale a essayé ce que l'on appelle "l'engagement constructif". Elle a totalement échoué. Depuis 2006, Israël ne cesse d'intensifier ses actions criminelles: expansion des colonies, déclenchement d'une guerre contre le Liban et punition collective des Palestiniens de la Bande de Gaza au moyen d'un blocus assassin. Malgré cette escalade dans l'horreur, Israël n'a fait l'objet d'aucune mesure de rétorsion, au contraire. Les Etats-Unis envoient pour commencer des armes et trois milliards de dollars annuels d'aide à l'Etat juif. Celui-ci a bénéficié ensuite d'une amélioration de ses relations diplomatiques, culturelles et commerciales avec d'autres pays désormais alliés. Par exemple, Israël est devenu en 2007 le premier pays non-latino-américain à signer un accord de libre-échange avec le Mercosur. Au cours des neuf premiers mois de 2008, les exportations israéliennes vers le Canada ont augmenté de 45%. Un nouvel accord commercial avec l'Union européenne est appelé à doubler les exportations de conserves d'Israël. Et en décembre dernier les ministres européens (sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy, Ndlr) ont "modernisé" l'accord de partenariat entre l'Union Européenne et Israël, une faveur attendue depuis longtemps par Jérusalem. C'est dans ce contexte que les dirigeants israéliens ont lancé leur guerre contre Gaza: ils savent que cela ne leur coûtera rien en termes d'échanges commerciaux ou diplomatiques. Il est significatif que plus de sept jours de guerre fasse grimper l'indice de la Bourse de Tel Aviv de 10,7%. Lorsque la méthode de la carotte ne fonctionne pas, le bâton est nécessaire.


2. Israël n'est pas l'Afrique du Sud. 

Bien entendu ! La pertinence d'un boycott de type sud-africain réside dans le fait que la tactique du BDS peut être efficace lorsque des mesures plus faibles (manifestations, pétitions, lobbying en coulisse) ont échoué. L'écho affligeant de l'appartheid est flagrant dans les territoires palestiniens occupés: différence de code-couleur des cartes d'identité, permis de déplacement, maisons rasées au bulldozer, déportations de populations, routes réservées uniquement aux colons israéliens. Ronnie Kasrils, un haut responsable politique sud-africain, révèle que l'architecture de la ségrégation en Palestine constatée en 2007 (c'est-à-dire avant le blocus aussi inhumain que terrifiant imposé à la Bande de Gaza, Ndlr) est "infiniment pire que l'apartheid".


3. Pourquoi accuser Israël alors que les Etats-Unis et les pays occidentaux font la même chose en Irak et en Afghanistan ? 

Le boycott n'est pas un dogme, c'est une tactique. La raison pour laquelle la stratégie BDS doit être essayée est pratique: dans un pays aussi petit et qui dépend autant du commerce, il sera réellement efficace.


4. Le boycott rompt la communication alors que nous avons besoin de dialoguer plus. 

Je répondrai à cette objection par une histoire personnelle. Pendant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une maison d'édition qui s'appelle Babel. Mais lorsque j'ai publié The Shock Doctrine (La stratégie du choc), j'ai voulu respecter le boycott. Sur les conseils de militants du BDS, j'ai contacté un petit éditeur nommé Andalus. Andalus est un éditeur activiste très impliqué dans le mouvement contre l'occupation israélienne et c'est aussi le seul à traduire et publier en hébreu des livres de langue arabe. Nous avons conclu un contrat garantissant que tous les bénéfices du livre reviendront à Andalus, pas à moi. Je boycotte l'économie israélienne, pas les Israéliens. Mettre en place ce plan a nécessité de nombreux appels téléphoniques et courriels entre Tel Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza. Ma remarque est la suivante: si vous commencez une stratégie de boycott, le dialogue s'accroît de façon considérable. Pourquoi ne pas essayer ? L'argument selon lequel le boycott nous couperait les uns des autres est spécieux étant donné l'éventail de moyens de communication modernes dont nous disposons. Nous croulons sous les moyens de nous parler par-dessus les frontières nationales. Le boycott n'interrompt pas la communication, au contraire.
Actuellement, beaucoup de sionistes orgueilleux se vantent qu'Israël est numéro 1 mondial en matière de joujous de haute technologie. C'est relativement vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Quelques jours après l'attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, gérant d'une entreprise britannique de télécom spécialisée dans les services vocaux sur internet, a envoyé un mail à la firme technologique israélienne MobileMax: "Suite à l'action du gouvernement israélien de ces derniers jours, nous ne sommes plus en mesure de travailler avec vous ou avec toute autre société israélienne." Contacté par le magazine The Nation, Ramsey a déclaré que sa décision n'était pas politique. "Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des clients", explique-t-il, "c'est purement défensif sur le plan commercial". C'est le même calcul pragmatique qui a conduit de nombreuses entreprises à se retirer d'Afrique du Sud il y a vingt ans. Et c'est précisément en ce calcul réaliste que réside le plus grand espoir de rendre enfin justice à la Palestine.

 

27/10/2008

Interview de Naomi Klein sur la Télé Libre

VOICI L’INTÉGRALE EN 3 PARTIES DE L’INTERVIEW DE NAOMI KLEIN A LATÉLÉLIBRE

Nous avons pu rencontrer Naomi Klein, cette journaliste et écrivaine canadienne, auteure du livre “No Logo”, et plus récemment de “la stratégie du choc” (2007, Actes Sud). Alors que la crise financière s’installe dans le monde entier, il nous a semblé utile d’entendre cette spécialiste du “capitalisme du désastre”.

Partie 1

"La stratégie du choc" à l’œuvre pendant la crise financière

“La règle du néolibéralisme n’est pas le libre-marché, la règle c’est l’intérêt des multinationales”

Dans cette première partie, Naomi Klein nous rappelle la stratégie de l’idéologie “néo-libérale”: profiter des crises pour installer un peu plus le système du “laissez-faire”. Un système qui fonctionne sur les bulles spéculatives et le secours de l’Etat en cas de problème. Quand elles gonflent, les spéculateurs font des profits, et ”quand les bulles éclatent, l ’Etat intervient et nationalise la dette, nationalise le risque”.

Une stratégie politique

Elle donne l’exemple édifiant du cyclone à la Nouvelle Orléans. Selon elle, ce n’est pas le cyclone “Erika” qui a détruit la ville, mais c’est la démission de l’Etat sur tous les services publics (notamment l’entretien des digues), qui a favorisé la catastrophe.

En fait, si vous vous rendez à la Nouvelle-Orléans aujourd’hui, vous verrez la vision de la reconstruction de l’administration Bush : elle consiste à finir le boulot, à détruire l’Etat et le service public. Donc le réseau des écoles publiques. Et pour l’ensemble des logements sociaux, c’est pareil. La Nouvelle-Orléans accueille beaucoup de logements sociaux. Dès que la ville était sous les eaux, j’y étais à l’époque, des hommes politiques et des lobbyistes ont déclaré : « maintenant, nous pouvons fermer le projet de logement ». En fait, j’ai cité un homme politique républicain qui disait : « nous ne pouvions pas arrêter le projet mais Dieu l’a fait ».

Bush s’est invité à la TV et a déclaré que nous aurions « la société de propriétaires » à la Nouvelle-Orléans. Les particuliers vont habiter dans leurs propres logements au lieu de louer un logement social. Donc on peut observer un lien direct entre ce qui s’est passé à la Nouvelle-Orléans et la crise hypothécaire actuelle, celle des subprimes, nous ne vivons pas un accident de l’histoire »

PARTIE 2

Comment le capitalisme a voulu oublier la crise de 1929

 

Lors de cette deuxième partie de l’interview, la journaliste nous met en garde contre l’impression donnée par les dirigeants libéraux. Que ce soit Bush ou Sarkozy, tous s’efforcent de nous convaincre qu’ils veulent s’attaquer à la crise. Selon la journaliste, ils n’ont en fait qu’une idée en tête, continuer le travail entrepris depuis des années: briser les acquis sociaux obtenus par les travailleurs au siècle dernier.

Je pense que Nicolas Sarkozy est un homme politique qui sait dire aux gens ce qu’ils veulent entendre”. Elle est très féroce avec Bush, qui lui aussi a pris ses distances avec les traders de Wall Street: “il a déclaré que Wall Street était “ivre” des profits, comme s’il y était étranger. Or c’est lui qui servait à boire, c’était lui le barman, et il a fait semblant de tout découvrir.

Elle revient sur la crise de 29, et sur les outils mis en place lors du New Deal, pour réguler le système anarchique des banques.

Après le krach financier de 1929. Un choc est survenu dans le système et  Franklin D. Roosevelt a fait voter une loi appelée «Glass-Steagall » qui a établi une barrière entre les banques d’affaires et les banque de dépôt. Selon cette loi, si vous vous lancez dans la banque d’affaires, si vous voulez jouer, spéculer, faire plein de profits, très bien mais le gouvernement ne garantira pas vos investissements, c’est votre problème, aller jouer au casino! Si vous voulez être une banque de dépôt, si vous voulez la confiance des épargnants qui vous confient les économies de toute une vie, nous allons garantir cette épargne, c’est l’engagement de l’Etat ; mais si nous sécurisons les économies, une banque de dépôt ne peut pas spéculer, vous devez prendre le moins de risque possible“.

Des lois qui ont été volontairement oubliées, à partir du mandat de Ronald Reagan.

PARTIE 3

Pendant la crise, le peuple doit agir

 

L’une des choses qui empêche les gens d’agir c’est l’idée que nous sommes impuissants. Nous l’entendons tout le temps. Tous ceux qui ont moins de 40 ans ont grandi avec l’idée que le gouvernement est le problème, pas la solution“.

Pour terminer cette rencontre, je demande à Naomi Klein comment, selon elle, le peuple peut agir contre ceux qui veulent profiter de la crise pour faire passer en douce leur idéologie noé-libérale (voir les épisodes précédents). En bonne sociale-démocrate-radicale, elle balaie les deux extrêmes : ni libéralisation, ni collectivisme.

Pas de pouvoirs concentrés en seulement quelques mains, mais l’action collective de base. Elle donne les exemples de la sécurité sociale au Canada, son pays, et les programmes de logements aux USA, qui ont été obtenus grâce à des actions directes.

« Les gens étaient expulsés de chez eux, comme aujourd’hui, avec des saisies. Les voisins étaient organisés dans des groupes solidaires. Quand les meubles des voisins étaient déposés dans la rue, ils les remettaient dans la maison. Ils prenaient ce genre d’actions directes. C’est ce genre de pression qui a créé le contexte pour que F.D Roosevelt dise à Wall Street « Regardez, la gauche gagne du terrain dans le pays, il faut un compromis, et ce compromis, c’est le New Deal ».

John Paul Lepers

images: Henry Marquis et Matthieu Martin

Montage : Smaïn Belhadj

Traduction: Kelly Pujar

Merci à Anthony Santoro

Source : La Télé Libre

04/06/2008

La stratégie du choc

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"La stratégie du choc, la montée d'un capitalisme du désastre", titre de la traduction de l'excellent ouvrage de Naomi Kein (titre original : "The Shock Doctrine") est désormais en vente.

Félicitation aux Editions Actes Sud d'avoir choisi de publier cet ouvrage essentiel qui permet de mieux comprendre le fonctionnement de la pensée psychopatique  déclinée dans la doctrine capitaliste. 

27/11/2007

L’infâme secret de la torture

 Article rédigé par Naomi Klein et publié dans The Nation, le 12 mai 2005.

Traduction par Paxhumana.info

 
J’ai récemment eu un aperçu en action des effets de la torture lors d’un événement en l’honneur de Maher Arar. Ce Canadien d’origine syrienne est la plus célèbre victime d’un genre d’extradition spécial appelé « restitution » [rendition], qui est un procédé par lequel les fonctionnaires des États-Unis sous-traitent la torture dans d’autres pays. Arar changeait d’avion à New York lorsque des enquêteurs l’ont mis en détention puis l’ont « restitué » à la Syrie, où il a été maintenu pendant dix mois dans une cellule à peine plus large qu’une tombe et d’où il était périodiquement sorti pour être battu.

Arar a reçu les honneurs pour son courage par le Conseil Canadien pour les Relations Américano-Islamiques, un groupe d’opinion à tendance modérée. L’assemblée lui a offert une très sincère standing ovation, mais un sentiment de peur se mêlait à la célébration. Un grand nombre d’importants dirigeants communautaires gardaient leur distance avec Arar, ne lui répondant que de façon hésitante. Certains des intervenants furent même incapables d’appeler cet honorable invité par son nom, comme s’il avait quelque chose qui pourrait les contaminer. Et peut-être avaient-ils raison : la maigre « preuve » - discréditée ultérieurement - qui a envoyé Arar dans un cachot infesté de rats était la « culpabilité par association ». Et si cela a pu arriver à Arar, prospère ingénieur en informatique et bon père de famille, qui est à l’abri ?

À l’occasion d’une rare allocution publique, Arar a abordé cette peur sans détour. Il a déclaré à l’assemblée qu’un commissaire indépendant a essayé de rassembler des preuves montrant que des fonctionnaires censés faire appliquer la loi agissaient dans l’illégalité lors d’enquêtes concernant des musulmans canadiens. Le commissaire a entendu des douzaines de récits de menaces, de harcèlement et de visites inopportunes au domicile. Mais, a dit Arar, « pas une seule personne n’a porté plainte. La peur les en a empêchés. » La peur d’être le prochain Maher Arar.

La peur est encore plus forte chez les musulmans aux États-Unis, où le Patriot Act donne à la police le pouvoir de saisir les archives de n’importe quelle mosquée, école, bibliothèque ou groupe communautaires sur la seule suspicion de liens terroristes. Quand cette surveillance intense est couplée à la menace toujours présente de torture, le message est clair : Vous êtes sous surveillance, votre voisin pourrait être un espion, le gouvernement peut tout savoir à votre sujet. Au moindre faux-pas, vous pouvez disparaître dans un avion à destination de la Syrie ou dans « le trou sombre et profond de la Baie de Guantanamo », pour emprunter une expression de Michael Ratner, président du Centre pour les Droits Constitutionnels.

Mais cette peur doit être finement dosée. Les gens qui subissent des intimidations doivent en savoir assez pour avoir peur, mais pas trop au point qu’ils en appellent à la justice. Ceci explique pourquoi le Département de la Défense va autoriser la publication d’informations soi-disant compromettantes au sujet de Guantanamo - des images d’hommes dans des cages, par exemple - tout en menant des actions pour faire disparaître des photographies du genre de celles qui se sont échappées d’Abou Ghraïb. Et cela pourrait aussi expliquer pourquoi le Pentagone a approuvé la publication du dernier livre d’un ancien traducteur militaire, qui inclut des passages sur l’humiliation sexuelle de prisonniers, tout en lui interdisant de mentionner l’utilisation généralisée de chiens d’attaque. Cette utilisation stratégique des fuites d’informations, combinées avec des démentis officiels, induit un état d’esprit décrit par les Argentins comme le « savoir/ne pas savoir », un vestige de leur « sale guerre ».

« Manifestement, on encourage les agents des renseignements à cacher l’utilisation de méthodes illégales », selon Jameel Jaffer de l’ACLU [Union Américaine des Libertés Civiles - American Civil Liberties Union]. « D’un autre côté, quand ils utilisent la "restitution" et la torture comme menaces, il est indéniable qu’ils bénéficient, d’une certaine façon, du fait que les gens savent que les agents des renseignements sont prêts à agir illégalement. Ils bénéficient du fait que les gens comprennent la menace et la jugent crédible. »

Et les menaces ont bien été comprises. Dans une déclaration sous serment enregistrée dans le cadre d’une remise en question de la section 215 du Patriot Act déposée par l’ACLU, Nazih Hassan, président de l’Association de la Communauté Musulmane d’Ann Arbor, au Michigan, décrit ce nouveau climat. Les inscriptions et la participation ont baissé, les donations ont dégringolé, des membres de la direction ont démissionné - Hassan dit que ses membres craignent de faire quoi que ce soit qui pourrait leur valoir l’inscription de leur nom sur une liste. Un membre a témoigné anonymement qu’il a « cessé de s’exprimer sur des sujets politiques ou sociaux », parce qu’il ne veut pas attirer l’attention.

Voici le vrai but de la torture : de terroriser - pas seulement les personnes qui sont dans les cages de Guantanamo ou dans les cellules d’isolement de Syrie, mais aussi, et surtout, l’ensemble de la communauté qui est informée de ces abus. La torture est une machine créée pour briser la volonté de résister - la volonté du prisonnier et la volonté collective.

Cette affirmation n’est pas controversée. En 2001, l’ONG américaine des Médecins pour les Droits de l’Homme a publié un manuel sur la manière de traiter les survivants de la torture, qui notait : « Les tortionnaires essayent souvent de justifier leurs actes de torture et de mauvais traitements par leur besoin de rassembler des informations. De telles conceptualisations voilent le but réel de la torture... Le but de la torture est de déshumaniser la victime, briser sa volonté et en même temps, en faire un exemple horrifiant pour ceux qui sont en contact avec la victime. De cette manière, la torture peut briser ou porter atteinte à la volonté et la cohésion de communautés entières. »

Cependant, malgré ces connaissances, on continue de débattre de la torture aux États-Unis comme s’il s’agissait seulement d’une méthode moralement questionnable d’extraire de l’information, et non pas d’un instrument de terreur de l’État. Mais il y a un problème : Personne n’affirme que la torture est un outil d’enquête efficace - surtout pas les personnes qui la pratiquent. La torture « ne marche pas. Il y a de meilleures façons de gérer les détenus », comme le disait le directeur de la CIA Porter Goss à la Commission de Renseignement du Sénat le 16 février. Et un rapport récemment déclassé par un officiel du FBI à Guantanamo affirme que la coercition extrême n’a produit « rien de plus que ce que le FBI a obtenu en utilisant de simples techniques d’interrogatoires. » Le propre manuel de terrain de l’armée sur les interrogatoires affirme que la force « peut pousser la personne interrogée à dire n’importe quelle chose qu’elle pense que l’interrogateur veut entendre ».

Et malgré cela, les abus continuent - l’Ouzbékistan est maintenant le nouveau point chaud pour les extraditions ; le « modèle El Salvador » importé en Irak. Finalement, la seule explication rationnelle de la popularité persistante de la torture vient d’une source inattendue. On a demandé à Lynndie England, la bouc émissaire pour Abou Ghraïb, à l’occasion de son procès expédié, pourquoi elle et ses collègues ont forcé des prisonniers nus à former une pyramide humaine. « C’était un moyen pour les contrôler », a-t-elle répliqué.

Exactement. Comme outil d’interrogatoires, la torture est un échec complet. Mais quand il s’agit de contrôle social, rien ne marche aussi bien que la torture.