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26/06/2009

La différence entre les élections iranienne et mexicaine

par Jean-Christophe Mourrat
Mondialisation.ca, Le 25 juin 2009

Gouvernements et médias ne désarment pas : M. Ahmadinejad a volé les élections. Pourtant, il semble vraissemblable qu'il ait effectivement obtenu une majorité de voix. Comment expliquer alors le concert d'outrages ? Un coup d'oeil à l'élection présidentielle mexicaine de 2006, elle aussi contestée, nous permet d'y voir plus clair. Un candidat bien élu, c'est un candidat aux ordres, et M. Ahmadinejad ne l'est pas.

Qui a vraiment gagné les élections iraniennes ?

L'évidence même

Tout le monde le sait : M. Ahmadinejad a volé les élections.

Le Monde y consacre son éditorial du 16 juin. «Tout indique que la réelection du fondamentaliste Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de la république, vendredi 12 juin, a relevé du coup de force.» Oui, «tout», on vous dit. «Trop d'indices font régner plus que de la suspicion sur ses 63% de suffrages favorables soudainement proclamés dans la journée de samedi.» Le lecteur devra aller chercher ailleurs les indices, trop évidents pour que l'éditorialiste se donne la peine de préciser.

La «communauté internationale» n'est pas en reste. L'Union Européenne, les gouvernements britannique, allemand, tchèque, néerlandais, polonais, norvégien, australien, canadien, étasunien, japonais, néo-zélandais, israélien, mettent tous en doute le résultat des élections iraniennes []. En France, M. Sarkozy dénonce «l'ampleur de la fraude» et estime qu'elle est «proportionnelle à l'ampleur de la réaction» []. «Quand on voit des résultats à ce point incohérents, l'Europe qui se tairait ne correspondrait pas aux valeurs qui sont celles de l'Europe [...] Je suis toujours partisan du dialogue avec l'Iran mais quand nous avons à condamner nous condamnons» []. Il se dit «très heureux de voir l'Europe unanime déclarer des choses fortes et sans ambiguïté sur la situation iranienne» []. M. Kouchner, qui fin 2007 nous appelait à nous préparer à l'éventualité d'une guerre avec l'Iran [], se dit «convaincu» de la fraude, et «soutient les réformateurs» [].

Les fuites des experts

Libération pose quand même la question [] : «Y a-t-il vraiment eu une fraude et de quelle ampleur?» La réponse ne tarde pas :

««Cette fraude est la conséquence d’un plan très sophistiqué, machiavélique, préparé de longue date, avec une feuille de route», souligne le chercheur Michel Makinsky. Selon des fuites obtenues auprès d’experts dans ce même ministère, les vrais scores des candidats sont radicalement différents de ceux annoncés officiellement : le réformateur Mir Hussein Moussavi serait ainsi arrivé en tête avec 19 millions de voix (sur 42 millions de votants), devant le second candidat réformateur, Mehdi Karoubi, qui a recueilli 13 millions de suffrages, Ahmadinejad n’arrivant qu’en troisième position avec 5,7 millions. Dès lors, un second tour aurait dû avoir lieu sans la présence du candidat ultraradical.»

Commençons par remercier Libération qui, pour une fois, veut bien prendre la peine de nous indiquer un de ces fameux «indices» en trop grand nombre selon l'éditorialiste du Monde. L'argument central de Libération est, outre l'avis non argumenté d'un chercheur, une «fuite obtenue auprès d'experts». C'est maigre. Un détail particulier attire l'attention, c'est le score important attribué à M. Karoubi, les résultats officiels le donnant 4ème avec 0,85% des voix. L'explication, simple, est donnée dans un article du Guardian [] : c'est Ebrahim Amini, un conseiller de M. Karoubi, l'«expert» qui a donné ces chiffres aux journalistes ! Remarquez au passage comme le journaliste de Libération nous laisse imaginer qu'il est très introduit mais qu'il ne peut pas révéler ses sources, là où les journalistes du Guardian expliquent platement qui est à l'origine de ces chiffres fantaisistes.

Intermède comique

Une journaliste du Monde nous livre également des chiffres, eux aussi non sourcés, mais ce n'est pas étonnant : «Des sondages, pour ce qu'ils valent, montrent qu'en-dessous de 50 % de participation, 70 % des votes seraient en faveur de M. Ahmadinejad, mais qu'il n'aurait que 30 % seulement de suffrages au-delà de 50 % de participation.» []

Le vote des Iraniens

Mais alors, comment ont voté les Iraniens ? Deux ONG étasuniennes, Terror Free Tomorrow et la New America Foundation (que l'on peut difficilement suspecter de complicité avec le régime iranien), ont mené une enquête d'opinion par téléphone quelques semaines avant le scrutin []. La méthode de l'enquête téléphonique n'est pas sans défaut (un des problèmes étant que les personnes dépourvues de téléphone en sont exclues), mais elle a le mérite d'exister. Les résultats donnent à M. Ahmadinejad plus du double d'intentions de vote par rapport à son principal opposant M. Moussavi. Rappelons également qu'en 2005, M. Ahmadinejad avait remporté les élections avec 61,7% des voix, comparable aux 62,6% actuels. A l'époque, il affrontait le président sortant Ali Akbar Hashemi Rafsanjani, ce qui ne facilite pas l'organisation d'une fraude massive. La New America Foundation écrit : «Ahmadinejad a gagné, il faut vous en remettre» [].

Le Monde et les élections mexicaines de 2006

Pour comprendre le comportement des médias et des gouvernements devant une élection contestée, intéressons-nous maintenant au traitement de l'élection présidentielle mexicaine de 2006 par le journal Le Monde.

Rappel des faits

Au Mexique, l'élection présidentielle est un suffrage à un tour. En 2006, les deux candidats principaux étaient Felipe Calderón Hinojosa et Andrés Manuel López Obrador. Le résultat final donne M. Calderón vainqueur avec 35,89% des voix, contre 35,31% pour M. López Obrador. Des irrégularités importantes ont été rapportées [], et les partisans de M. López Obrador ont massivement contesté les résultats de l'élection, dès le 8 juillet []. Pour ne citer que les événements les plus marquants de la mobilisation, plus d'un million de personnes étaient dans les rues de Mexico le 16 juillet [], et plus de deux millions le 30, jour où un campement permanent a été installé au centre de Mexico [].

Petits calculs

La réaction des chefs de gouvernement étrangers fut simplement inexistante [].

Voyons comment les événements mexicains ont été rapportés par Le Monde. Sur la période du 1er au 31 juillet, 16 articles (et aucun éditorial) concernant les élections mexicaines ont été publiés (le vote ayant eu lieu le 2 juillet). A titre de comparaison, entre le 11 et le 20 juin 2009, soit une période trois fois plus courte, 37 articles (dont deux éditoriaux) ont été publiés sur les élections iraniennes (le vote ayant eu lieu le 12 juin) []. Mais la différence fondamentale n'est pas là, mais dans la façon dont les événements sont rapportés.

La faute à 1988

Dans l'article annonçant que M. López Obrador conteste le résultat du vote [], on nous présente le marché de la Merced, qui «regorde de richesses insolites», et où en ce moment, «on y parle aussi politique.» «Le peuple de la Merced» soupçonne en effet «un complot de «ceux d'en haut»». Ces pauvres gens réagissent sans raison apparente, mais il ne faut pas les blâmer, ils ont subi un «épisode traumatique» en 1988 (année où une «panne du système informatique» a vraissemblablement permis à Carlos Salinas de Gortari de battre Cuauhtémoc Cárdenas, candidat du même parti que M. López Obrador). Car il n'y a pas de doutes, si M. López Obrador parle de fraude, c'est «sans en apporter de preuve» [], apprend-on dans Le Monde du 13 juillet. Ou alors, peut-on lire dans un autre article du même numéro, c'est que «les «preuves irréfutables» divulguées à la presse par «Amlo» ne sont guère convaincantes.» []

Zizou au Mexique

L'une des rares analyses que le lecteur du Monde pourra lire en ce mois de juillet a pour titre «Pyrrhus et Zizou au Mexique» [].

«La patrie de Pancho Villa a aussi sa version tropicale de «Zizou». Comme le héros des Bleus, le champion de la gauche mexicaine, Andrés Manuel López Obrador (dit «Amlo»), est un joueur talentueux et vénéré des foules. Aujourd'hui, il ressemble à un footballeur outragé qui, juste après la fin du match, accuserait son adversaire de l'avoir insulté, l'arbitre d'être acheté, le ballon d'être truqué et certains de ses coéquipiers de le trahir, tout cela sous les clameurs indignées de la moitié du stade.»

A ceux qui se demanderaient quand même pourquoi des gens manifestent : «La réponse est sans doute plus complexe que la «fraude généralisée» dont [M. López Obrador] accuse le gouvernement.» On cherchera les appels à des «réponses complexes» quand il s'agit de l'Iran.

Quand Zizou devient la bête immonde

Le 15 août paraît un article au titre prometteur : «La démocratie mexicaine prise en otage». «En contestant les résultats de la présidentielle, le candidat de gauche Andres Lopez Obrador tente de jouer la rue contre les institutions.» Il s'agit selon l'auteur de «la méthode ad terrorem employée par les idéologies totalitaires pour imposer leur vérité à la société». Car M. López Obrador «employa le mot le plus terrible du vocabulaire politique mexicain, «fraude». Ce dénigrement de l'institution électorale [...], et les discours incendiaires qui se sont multipliés, jusqu'à un appel à la «résistance civile», font partie d'une stratégie qui représente une grave menace pour la paix au Mexique. [...] Voilà un film que le monde a déjà vu et revu. C'est la naissance de la bête dictatoriale. Un homme sourd à la réalité objective entend prendre en otage la démocratie mexicaine.»

Enfin, des explications claires

Tout venant à point à qui sait attendre, un éditorial sera finalement consacré à la question mexicaine, le 7 septembre, intitulé «danger au Mexique».

Pour lancer le mouvement de protestation, selon l'éditorialiste, «il a suffi d'un résultat encore plus serré que ce que prévoyaient les sondages, et d'un mot – «fraude» – lancé par le perdant, le candidat de la gauche Andres Manuel Lopez Obrador [...] Le précédent de 1988 [...] était encore trop vif dans les mémoires. [...] Depuis cette époque, le système électoral mexicain a été doté d'une série de «verrous» rendant impossible toute fraude massive. Mais la méfiance demeure.» Saluons les Mexicains qui doivent être les premiers à avoir un système où la fraude électorale est tout simplement «impossible». Sur de telles bases, on ne peut que conclure que «le nouveau décompte des bulletins [réclamé par M. López Obrador] ne se justifiait pas.»

La conclusion de cet éditorial nous éclaire davantage sur ce qui qualifie une bonne ou une mauvaise élection :

«M. Lopez Obrador semble pencher vers une gauche plus populiste que social-démocrate, tentée par les ambiguïtés du Bolivien Evo Morales et de son mentor, le Vénézuélien Hugo Chavez, plutôt que le réformisme responsable du Brésilien Lula da Silva ou de la Chilienne Michelle Bachelet. On peut dès lors se demander jusqu'où ira le «sous-commandant AMLO» [] dans sa volonté de susciter, par des moyens pacifiques, une nouvelle révolution au Mexique.»

Une bonne élection, c'est une élection où le vainqueur est une personne «responsable». Comprendre : aux ordres des grandes puissances.

La violence du régime

Certains pourraient penser que ce sont les violences contre les manifestants qui ont rendu la présidence de M. Ahmadinejad illégitime. Mais la situation n'était pas meilleure au Mexique. Un conflit extrêmement violent, qui commença en mai 2006 et prit fin sept mois plus tard, eut lieu dans l'état d'Oaxaca. De nombreux participants furent tués dans l'indifférence générale, notamment un journaliste étasunien, Bradley Roland Will [].

Retour sur l'élection iranienne

Il est donc probable que M. Ahmadinejad ait récolté la majorité des suffrages aux élections du 12 juin dernier. Je n'ai pas préparé une sélection d'extraits d'article du Monde traitant des élections iraniennes, mais en jetant un coup d'oeil sur le premier article qui vous tombe sous la main, vous devriez constater une légère différence de point de vue avec les extraits concernant le Mexique que l'on vient de voir. Cela s'explique facilement. Ce qui préoccupe les grandes puissances, ce n'est pas le manque de démocratie ou la violence du régime. Ces raisons ne sont invoquées que pour gagner le consentement de la majorité, et masquer leur vrai problème : ne pas pouvoir contrôler le dirigeant d'un pays considéré comme stratégique. 

Article publié par Le Grand Soir.info.


Notes

 

  1. Voir Wikipedia (page consultée le 21 juin), et les références qui y sont données.

  2. Iran: Sarkozy dénonce «l'ampleur de la fraude». AFP, 16 juin 2009. [lien]

  3. Sarkozy appelle l'Iran à ne pas commettre «l'irréparable». Le Parisien, 19 juin 2009. [lien]

  4. Iran: Sarkozy admiratif des manifestants. Le journal du dimanche, 19 juin 2009. [lien]

  5. Iran: Kouchner appelle à se «préparer au pire», plaide pour des sanctions UE. AFP, 16 septembre 2007. [lien]

  6. Kouchner : la France «soutient les réformateurs». Le Point, 17 juin 2009. [lien]

  7. Jean-Pierre Perrin. Les dessous d'une élection fabriquée, Libération, 16 juin 2009. [lien]

  8. Robert Tait, Julian Borger. Analysis: Iran election statistics muddy waters further, guardian.co.uk, Monday 15 June 2009 14.34 BST [lien]

  9. [5] Marie-Claude Decamps. Duel télévisé tendu en Iran entre Mahmoud Ahmadinejad et Mir Hussein Moussavi. Le Monde, 4 juin 2009. [lien]

  10. [3] Ken Ballen and Patrick Doherty. The Iranian People Speak. Washington Post, June 15, 2009. [lien] Voir aussi la version française traduite par le Grand Soir. [lien]

  11. [4] Flynt Leverett, Hillary Mann Leverett. Ahmadinejad Won. Get Over It. Politico, June 15, 2009. [lien]

  12. Voir Emilie E. Joly, Jaime Quintana Guerrero. Les élections présidentielles mexicaines : parodie électorale ou tragédie démocratique ? Chronique des Amériques 26, juillet 2006 [lien], et Alianza Cívica Chiapas, Centro de Derechos Humanos Fray Bartolomé de Las Casas, Peace Watch Suiza, Propaz Suiza, Servicio Internacional para la Paz. Proyecto de observación y vigilancia de los derechos políticos y civiles de los pueblos en Chiapas 2006 [lien].

  13. Andrea Becerril, Roberto Garduño. Convoca AMLO a marcha nacional por la democracia. La Jornada, 9 juillet 2006. [lien]

  14. Andrea Becerril, Enrique Mendez. Hay un millón y medio de votos sin sustento, dice López Obrador. La Jornada, 17 juillet 2006. [lien]

  15. Andrea Becerril, Enrique Mendez. AMLO: se juega el destino del país; democracia o simulación. La Jornada, 31 juillet 2006. [lien]

  16. Ignacio Ramonet. Le Mexique fracturé. Le Monde diplomatique, août 2006. [lien]

  17. Nombre d'articles obtenus en cherchant «Obrador OU Calderon» d'une part, «Ahmadinejad OU Mossavi» d'autre part, sur la base de données Europresse. Les éditoriaux mentionnés sont ceux des 16 et 18 juin 2009.

  18. Joëlle Stolz. A Mexico, le candidat de gauche, M. Lopez Obrador, conteste le résultat du vote. Le Monde, 5 juillet 2006.

  19. Au Mexique, les manifestants pro-Obrador exigent un nouveau décompte des voix. Le Monde, 13 juillet 2006.

  20. Joëlle Stolz. M. Lopez Obrado accuse la droite mexicaine de «fraude». Le Monde, 13 juillet 2006.

  21. Joëlle Stolz. Pyrrhus et Zizou au Mexique. Le Monde, 15 juillet 2006.

  22. M. López Obrador n'est pas sous-commandant, il s'agit d'un surnom donné par ses opposants afin d'évoquer le sous-commandant Marcos (cette note ne figure pas dans l'éditorial).

  23. Voir Enrique Mendez, Blanche Petrich. Represión policial y paramilitar en Oaxaca; tres muertos y 23 heridos. La Jornada, 28 octobre 2006 [lien] pour l'annonce de la mort de Bradley Roland Will (tué par balles) ainsi que de deux autres personnes. La Comisión Civil Internacional de Observación por los Derechos Humanos recense 26 décès causés par les affrontements [lien].


Articles de Jean-Christophe Mourrat publiés par Mondialisation.ca

La « révolution colorée » échoue en Iran

La technique des coups d’État par en bas

Réseau Voltaire, 24 juin 2009

par Thierry Meyssan

La « révolution verte » de Téhéran est le dernier avatar des « révolutions colorées » qui ont permis aux États-unis d’imposer des gouvernements à leur solde dans plusieurs pays sans avoir à recourir à la force. Thierry Meyssan, qui a conseillé deux gouvernements face à ces crises, analyse cette méthode et les raisons de son échec en Iran.

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Les « révolution colorées » sont aux révolutions ce que le Canada Dry est à la bière. Elles y ressemblent, mais n’en ont pas la saveur. Ce sont des changements de régime ayant l’apparence d’une révolution, en ce qu’ils mobilisent de vastes segments du Peuple, mais relevant du coup d’État, en ce qu’il ne visent pas à changer les structures sociales, mais à substituer une élite à une autre pour conduire une politique économique et étrangère pro-US. La « révolution verte » de Téhéran en est le dernier exemple.

Origine du concept

Ce concept est apparu dans les années 90, mais trouve ses origines dans les débats US des années 70-80. Après les révélations en chaîne sur les coups d’État fomentés par la CIA dans le monde, et le grand déballage des commissions parlementaires Church et Rockefeller [1], l’amiral Stansfield Turner fut chargé par le président Carter de nettoyer l’agence et de cesser tout soutien aux « dictatures maison ». Furieux, les sociaux démocrates états-uniens (SD/USA) quittèrent le Parti démocrate et rejoignirent Ronald Reagan. Il s’agissait de brillants intellectuels trotskistes [2], souvent liés à la revue Commentary. Lorsque Reagan fut élu, il leur confia la tâche de poursuivre l’ingérence US, mais par d’autres moyens. C’est ainsi qu’ils créent en 1982 la National Endowment for Democracy (NED) [3] et, en 1984, l’United States Institute for Peace (USIP). Les deux structures sont organiquement liées : des administrateurs de la NED siègent au conseil d’administration de l’USIP et vice-versa.

Juridiquement, la NED est une association à but non lucratif, de droit US, financée par une subvention annuelle votée par le Congrès à l’intérieur du budget du département d’État. Pour mener ses actions, elle les fait co-financer par l’US Agency for International Development (USAID), elle-même rattachée au département d’État. 
En pratique, cette structure juridique n’est qu’un paravent utilisé conjointement par la CIA états-unienne, le MI6 britannique et l’ASIS australien (et occasionnellement par les services canadiens et néo-zélandais). 
La NED se présente comme un organe de « promotion de la démocratie ». Elle intervient soit directement ; soit par ses quatre tentacules : l’une destinée à corrompre les syndicats, une seconde chargée de corrompre les patronats, une troisième pour les partis de gauche et une quatrième pour ceux de droite ; soit encore par l’intermédiaire de fondations amies, telles que la Westminster Foundation for Democracy (Royaume-Uni), l’International Center for Human Rights and Democratic Development (Canada), la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Robert-Schuman (France), l’International Liberal Center (Suède), l’Alfred Mozer Foundation (Pays-Bas), la Friedrich Ebert Stiftung, la Friedrich Naunmann Stiftung, la Hans Seidal Stiftung et la Heinrich Boell Stiftung (Allemagne). La NED revendique avoir corrompu ainsi plus de 6 000 organisations dans le monde en une trentaine d’années. Tout ça, bien entendu, étant camouflé sous l’apparence de programmes de formation ou d’assistance.

L’USIP, quant à lui, est une institution nationale états-unienne. Il est subventionné annuellement par le Congrès dans le budget du département de la Défense. À la différence de la NED, qui sert de couverture aux services des trois États alliés, l’USIP est exclusivement états-unien. Sous couvert de recherche en sciences politique, il peut salarier des personnalités politiques étrangères.

Dès qu’il a disposé de ressources, l’USIP a financé une nouvelle et discrète structure, l’Albert Einstein Institution [4]. Cette petite association de promotion de la non-violence était initialement chargée d’imaginer une forme de défense civile pour les populations d’Europe de l’Ouest en cas d’invasion par le Pacte de Varsovie. Elle a rapidement pris son autonomie et modélisé les conditions dans lesquelles un pouvoir étatique, de quelque nature qu’il soit, peut perdre son autorité et s’effondrer.

Premières tentatives

La première tentative de « révolution colorée » a échoué en 1989. Il s’agissait de renverser Deng Xiaoping en s’appuyant sur un de ses proches collaborateurs, le secrétaire général du Parti communiste chinois Zhao Ziyang, de manière à ouvrir le marché chinois aux investisseurs états-uniens et à faire entrer la Chine dans l’orbite US. Les jeunes partisans de Zhao envahirent la place Tienanmen [5]. Ils furent présentés par les médias occidentaux comme des étudiants a-politiques se battant pour la liberté face à l’aile traditionnelle du Parti, alors qu’il s’agissait d’une dissidence à l’intérieur du courant de Deng entre nationalistes et pro-US. Après avoir longtemps résisté aux provocations, Deng décida de conclure par la force. La répression fit entre 300 et 1000 morts selon les sources. 
20 ans plus tard, la version occidentale de ce coup d’État raté n’a pas variée. Les médias occidentaux qui ont couvert récemment cet anniversaire en le présentant comme une « révolte populaire » se sont étonnés de ce que les Pékinois n’ont pas gardé souvenir de l’événement. C’est qu’une lutte de pouvoir au sein du Parti n’avait rien de « populaire ». Ils ne se sentaient pas concernés.

La première « révolution colorée » réussit en 1990. Alors que l’Union soviétique était en cours de dissolution, le secrétaire d’État James Baker se rendit en Bulgarie pour participer à la campagne électorale du parti pro-US, abondamment financé par la NED [6]. Cependant, malgré les pressions du Royaume-Uni, les Bulgares, effrayés par les conséquences sociales du passage de l’URSS à l’économie de marché, commirent l’impardonnable faute d’élire au Parlement une majorité de post-communistes. Alors que les observateurs de la Communauté européenne certifièrent la bonne tenue du scrutin, l’opposition pro-US hurla à la fraude électorale et descendit dans la rue. Elle installa un campement au centre de Sofia et plongea le pays dans le chaos six mois durant, jusqu’à ce que le Parlement élise le pro-US Zhelyu Zhelev comme président.

La « démocratie » : vendre son pays à des intérêts étrangers à l’insu de sa population

Depuis lors, Washington n’a cessé d’organiser des changements de régime, un peu partout dans le monde, par l’agitation de rue plutôt que par des juntes militaires. Il importe ici de cerner les enjeux. 
Au-delà du discours lénifiant sur la « promotion de la démocratie », l’action de Washington vise à l’imposition de régimes qui lui ouvrent sans conditions les marchés intérieurs et s’alignent sur sa politique étrangère. Or, si ces objectifs sont connus des dirigeants des « révolutions colorées », ils ne sont jamais discutés et acceptés par les manifestants qu’ils mobilisent. Et, dans le cas où ces coup d’État réussissent, les citoyens ne tardent pas à se révolter contre les nouvelles politiques qu’on leur impose, même s’il est trop tard pour revenir en arrière. 
Par ailleurs, comment peut-on considérer comme « démocratiques » des oppositions qui, pour prendre le pouvoir, vendent leur pays à des intérêts étrangers à l’insu de leur population ?

En 2005, l’opposition kirghize conteste le résultat des élections législatives et amène à Bichkek des manifestants du Sud du pays. Ils renversent le président Askar Akaïev. C’est la « révolution des tulipes ». L’Assemblée nationale élit comme président le pro-US Kourmanbek Bakiev. Ne parvenant pas à maîtriser ses supporters qui pillent la capitale, ils déclare avoir chassé le dictateur et feint de vouloir créer un gouvernement d’union nationale. Il fait sortir de prison le général Felix Kulov, ancien maire de Bichkek, et le nomme ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre. Lorsque la situation est stabilisée, Bakaiev se débarrasse de Kulov et vend, sans appel d’offre et avec des dessous de table conséquents, les quelques ressources du pays à des sociétés US et installe une base militaire US à Manas. Le niveau de vie de la population n’a jamais été aussi bas. Felix Kulov propose de relever le pays en le fédérant, comme par le passé, à la Russie. Il ne tarde pas à retourner en prison.

Un mal pour un bien ?

On objecte parfois, dans le cas d’États soumis à des régimes répressifs, que si ces « révolutions colorées » n’apportent qu’une démocratie de façade, elles procurent néanmoins un mieux-être aux populations. Or, l’expérience montre que rien n’est moins sûr. Les nouveaux régimes peuvent s’avérer plus répressifs que les anciens.

En 2003, Washington, Londres et Paris [7] organisent la « révolution des roses » en Géorgie [8]. Selon un schéma classique, l’opposition dénonce des fraudes électorales lors des élections législatives et descend dans la rue. Les manifestants contraignent le président Edouard Chevardnadze à fuir et prennent le pouvoir. Son successeur Mikhail Saakachvili ouvre le pays aux intérêts économiques US et rompt avec le voisin russe. L’aide économique promise par Washington pour se substituer à l’aide russe ne vient pas. L’économie, déjà compromise, s’effondre. Pour continuer à satisfaire ses commanditaires, Saakachvili doit imposer une dictature [9]. Il ferme des médias et remplit les prisons, ce qui n’empêche absolument pas la presse occidentale de continuer à le présenter comme « démocrate ». Condamné à la fuite en avant, Saakachvili décide de se refaire une popularité en se lançant dans une aventure militaire. Avec l’aide de l’administration Bush et d’Israël auquel il a loué des bases aériennes, il bombarde la population d’Ossétie du Sud, faisant 1600 morts, dont la plupart ont la double nationalité russe. Moscou riposte. Les conseillers états-uniens et israéliens s’enfuient [10]. La Géorgie est dévastée.

Assez !

Le mécanisme principal des « révolutions colorées » consiste à focaliser le mécontentement populaire sur la cible que l’on veut abattre. Il s’agit d’un phénomène de psychologie des masses qui balaye tout sur son passage et auquel aucun obstacle raisonnable ne peut être opposé. Le bouc-émissaire est accusé de tous les maux qui accablent le pays depuis au moins une génération. Plus il résiste, plus la colère de la foule croît. Lorsqu’il cède ou qu’il esquive, la population retrouve ses esprits, les clivages raisonnables entre ses partisans et ses opposants réapparaissent.

En 2005, dans les heures qui suivent l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafik Hariri, la rumeur se répand au Liban qu’il a été tué par « les Syriens ». L’armée syrienne, qui —en vertu de l’Accord de Taëf— maintient l’ordre depuis la fin de la guerre civile, est conspuée. Le président syrien, Bachar el-Assad, est personnellement mis en cause par les autorités états-uniennes, ce qui tient lieu de preuve pour l’opinion publique. À ceux qui font remarquer que —malgré des moments orageux— Rafik Hariri a toujours été utile à la Syrie et que sa mort prive Damas d’un collaborateur essentiel, on rétorque que le « régime syrien » est si mauvais en soi qu’il ne peut s’empêcher de tuer même ses amis. Les Libanais appellent de leurs vœux un débarquement des GI’s pour chasser les Syriens. Mais, à la surprise générale, Bachar el-Assad, considérant que son armée n’est plus la bienvenue au Liban alors que son déploiement lui coûte cher, retire ses hommes. Des élections législatives sont organisées qui voient le triomphe de la coalition « anti-syrienne ». C’est la « révolution du cèdre ». Lorsque la situation se stabilise, chacun se rend compte et que, si des généraux syriens ont par le passé pillé le pays, le départ de l’armée syrienne ne change rien économiquement. Surtout, le pays est en danger, il n’a plus les moyens de se défendre face à l’expansionnisme du voisin israélien. Le principal leader « anti-syrien », le général Michel Aoun, se ravise et passe dans l’opposition. Furieux, Washington multiplie les projets pour l’assassiner. Michel Aoun s’allie au Hezbollah autour d’une plate-forme patriotique. Il était temps : Israël attaque.

Dans tous les cas, Washington prépare à l’avance le gouvernement « démocratique », ce qui confirme bien qu’il s’agit d’un coup d’État déguisé. La composition de la nouvelle équipe est gardée secrète le plus longtemps possible. C’est pourquoi la désignation du bouc-émissaire se fait sans jamais évoquer d’alternative politique.

En Serbie, les jeunes « révolutionnaires » pro-US ont choisi un logo appartenant à l’imaginaire communiste (le poing levé) pour masquer leur subordination aux États-Unis. Ils ont pris comme slogan « Il est fini ! », fédérant ainsi les mécontents contre la personnalité de Slobodan Milosevic qu’ils ont rendu responsable des bombardements du pays pourtant effectués par l’OTAN. Ce modèle a été dupliqué en nombre, par exemple le groupe Pora ! en Ukraine, ou Zubr en Biélorussie.

Une non-violence de façade

Les communicants du département d’État veillent à l’image non-violente des « révolutions colorées ». Toutes mettent en avant les théories de Gene Sharp, fondateur de l’Albert Einstein Institution. Or, la non-violence est une méthode de combat destinée à convaincre le pouvoir de changer de politique. Pour qu’une minorité s’empare du pouvoir et l’exerce, il lui faut toujours, à un moment ou à une autre, utiliser la violence. Et toutes les « révolutions colorées » l’ont fait.

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Srdja Popovic (à gauche), leader serbe du mouvement Otpor, Gene Sharp, fondateur de l’Albert Einstein Institution (au centre) et son adjoint le colonel Robert Helvey, doyen de l’École de formation des attachés militaires d’ambassade.

En 2000, alors que le mandat du président Slobodan Milosevic courait encore pour un an, il convoqua des élections anticipées. Lui-même et son principal opposant, Vojislav Koštunica, se retrouvèrent en ballotage. Sans attendre le second tour de scrutin, l’opposition cria à la fraude et descendit dans la rue. Des milliers de manifestants affluèrent vers la capitale, dont les mineurs de Kolubara. Leurs journées de travail étaient indirectement payées par la NED, sans qu’ils aient conscience d’être rémunérés par les États-Unis. La pression de la manifestation étant insuffisante, les mineurs attaquèrent des bâtiments publics avec des bulldozers qu’ils avaient acheminé avec eux, d’où le nom de « révolution des bulldozers ».

Dans le cas où la tension s’éternise et que des contre-manifestations s’organisent, la seule solution pour Washington est de plonger le pays dans le chaos. Des agents provocateurs sont alors postés dans les deux camps qui tirent sur la foule. Chaque partie peut constater que ceux d’en face ont tiré alors qu’ils s’avançaient pacifiquement. L’affrontement se généralise.

En 2002, la bourgeoisie de Caracas descend dans la rue pour conspuer la politique sociale du président Hugo Chavez [11]. Par d’habiles montages, les télévisions privées donnent l’impression d’une marée humaine. Ils sont 50 000 selon les observateurs, 1 million d’après la presse et le département d’État. Survient alors l’incident du pont Llaguno. Les télévisions montrent clairement des pro-chavistes armes à la main tirant sur la foule. Dans une conférence de presse, le général de la Garde nationale et vice-ministre de la sécurité intérieure confirme que les « milices chavistes » ont tiré sur le peuple faisant 19 morts. Il démissionne et appelle au renversement de la dictature. Le président ne tarde pas à être arrêté par des militaires insurgés. Mais le Peuple par millions descend dans la capitale et rétablit l’ordre constitutionnel. 
Une enquête journalistique ultérieure reconstituera en détail la tuerie du pont Llaguno. Elle mettra en évidence un montage fallacieux des images, dont l’ordre chronologique a été falsifié comme l’attestent les cadrans des montres des protagonistes. En réalité, ce sont les chavistes qui étaient agressés et qui, après s’être repliés, tentaient de se dégager en utilisant des armes à feu. Les agents provocateurs étaient des policiers locaux formés par une agence US [12].

En 2006, la NED réorganise l’opposition au président kenyan Mwai Kibaki. Elle finance la création du Parti orange de Raila Odinga. Celui-ci reçoit le soutien du sénateur Barack Obama, accompagné de spécialistes de la déstabilisation (Mark Lippert, actuel chef de cabinet du conseiller de sécurité nationale, et le général Jonathan S. Gration, actuel envoyé spécial du président US pour le Soudan). Participant à un meeting d’Odinga, le sénateur de l’Illinois s’invente un vague lien de parenté avec le candidat pro-US. Cependant Odinga perd les élections législatives de 2007. Soutenu par le sénateur John McCain, en sa qualité de président de l’IRI (le pseudopode républicain de la NED), il conteste la sincérité du scrutin et appelle ses partisans à descendre dans la rue. 
C’est alors que des messages SMS anonymes sont diffusés en masse aux électeurs de l’ethnie Luo. « Chers Kenyans, les Kikuyu ont volé l’avenir de nos enfants…nous devons les traiter de la seule manière qu’ils comprennent… la violence ». Le pays, pourtant un des plus stables d’Afrique, s’embrase soudainement. Après des journées d’émeutes, le président Kibaki est contraint d’accepter la médiation de Madeleine Albright, en sa qualité de présidente du NDI (le pseudopode démocrate de la NED). Un poste de Premier ministre est créé qui revient à Odinga. Les SMS de la haine n’ayant pas été envoyés depuis des installations kenyanes, on se demande quelle puissance étrangère a pu les expédier.

La mobilisation de l’opinion publique internationale

Au cours des dernières années, Washington a eu l’occasion de lancer des « révolutions colorées » avec la conviction qu’elles échoueraient à prendre le pouvoir mais qu’elle permettrait de manipuler l’opinion publique et les institutions internationales.

En 2007, de nombreux Birmans s’insurgent contre l’augmentation des prix du fuel domestique. Les manifestations dégénèrent. Les moines bouddhistes prennent la tête de la contestation. C’est la « révolution safran » [13]. En réalité, Washington n’a que faire du régime de Rangoon ; ce qui l’intéresse, c’est d’instrumenter le Peuple birman pour faire pression sur la Chine qui a des intérêts stratégiques en Birmanie (pipelines et base militaire de renseignement électronique). Dès lors, l’important est de mettre en scène la réalité. Des images prises par des téléphones portables apparaissent sur YouTube. Elles sont anonymes, invérifiables et hors contexte. Précisément, leur apparente spontanéité leur donne autorité. La Maison-Blanche peut imposer son interprétation des vidéos.

Plus récemment, en 2008, des manifestations estudiantines paralysent la Grèce à la suite du meurtre d’un jeune homme de 15 ans par un policier. Rapidement des casseurs font leur apparition. Ils ont été recrutés au Kosovo voisin et acheminés par autobus. Les centre-villes sont saccagés. Washington cherche à faire fuir les capitaux vers d’autres cieux et à se réserver le monopole des investissements dans les terminaux gaziers en construction. Une campagne de presse va donc faire passer le poussif gouvernement Karamanlis pour celui des colonels. Facebook et Twittter sont utilisés pour mobiliser la diaspora grecque. Les manifestations s’étendent à Istanbul, Nicosie, Dublin, Londres, Amsterdam, La Haye, Copenhague, Francfort, Paris, Rome, Madrid, Barcelone, etc.

La révolution verte

L’opération conduite en 2009 en Iran s’inscrit dans cette longue liste de pseudos révolutions. En premier lieu, le Congrès vote en 2007 une enveloppe de 400 millions de dollars pour « changer le régime » en Iran. Celle-ci s’ajoute aux budgets ad hoc de la NED, de l’USAID, de la CIA et tutti quanti. On ignore comment cet argent est utilisé, mais trois groupes principaux en sont destinataires : la famille Rafsandjani, la famille Pahlevi, et les Moudjahidines du peuple.

L’administration Bush prend la décision de commanditer une « révolution colorée » en Iran après avoir confirmé la décision de l’état-major de ne pas attaquer militairement ce pays. Ce choix est validé par l’administration Obama. Par défaut, on rouvre donc le dossier de « révolution colorée », préparé en 2002 avec Israël au sein de l’American Enterprise Institute. À l’époque j’avais publié un article sur ce dispositif [14]. Il suffit de s’y reporter pour identifier les protagonistes actuels : il a été peu modifié. Une partie libanaise a été ajoutée prévoyant un soulèvement à Beyrouth en cas de victoire de la coalition patriotique (Hezbollah, Aoun) aux élections législatives, mais elle a été annulée.

Le scénario prévoyait un soutien massif au candidat choisi par l’ayatollah Rafsandjani, la contestation des résultats de l’élection présidentielle, des attentats tous azimuts, le renversement du président Ahmadinejad et du guide suprême l’ayatollah Khamenei, l’installation d’un gouvernement de transition dirigé par Mousavi, puis la restauration de la monarchie et l’installation d’un gouvernement dirigé par Sohrab Shobani.

Comme imaginé en 2002, l’opération a été supervisée par Morris Amitay et Michael Ledeen. Elle a mobilisé en Iran les réseaux de l’Irangate. 
Ici un petit rappel historique est nécessaire. L’Irangate est une vente d’armes illicite : la Maison-Blanche souhaitait approvisionner en armes les Contras nicaraguayens (pour lutter contre les sandinistes) d’une part et l’Iran d’autre part (pour faire durer jusqu’à épuisement la guerre Iran-Irak), mais en était interdit par le Congrès. Les Israéliens proposèrent alors de sous-traiter les deux opérations à la fois. Ledeen, qui est double national États-unien/Israélien sert d’agent de liaison à Washington, tandis que Mahmoud Rafsandjani (le frère de l’ayatollah) est son correspondant à Téhéran. Le tout sur fond de corruption généralisée. Lorsque le scandale éclate aux États-Unis, une commission d’enquête indépendante est dirigée par le sénateur Tower et le général Brent Scowcroft (le mentor de Robert Gates). 
Michael Ledeen est un vieux briscard des opérations secrètes. On le trouve à Rome lors de l’assassinat d’Aldo Moro, on le retrouve dans l’invention de la piste bulgare lors de l’assassinat de Jean-Paul II, ou plus récemment dans l’invention de l’approvisionnement de Saddam Hussein en uranium nigérian. Il travaille aujourd’hui à l’American Enterprise Institute [15] (aux côtés de Richard Perle et Paul Wolfowitz) et à la Foundation for the Defense of Democracies [16]. 
Morris Amitay est ancien directeur de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC). Il est aujourd’hui vice-président du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA) et directeur d’un cabinet conseil pour de grandes firmes d’armement.

Le 27 avril dernier, Morris et Ledeen organisaient un séminaire sur l’Iran à l’American Enterprise Institute à propos des élections iraniennes, autour du sénateur Joseph Lieberman. Le 15 mai dernier, nouveau séminaire. La partie publique consistait en une table ronde animée par l’ambassadeur John Bolton à propos du « grand marchandage » : Moscou accepterait-il de laisser tomber Téhéran en échange du renoncement de Washington au bouclier anti-missile en Europe centrale ? L’expert français Bernard Hourcade participait à ces échanges. Simultanément, l’Institut lançait un site internet destiné à la presse dans la crise à venir : IranTracker.org. Le site inclut une rubrique sur les élections libanaises.

En Iran, il appartenait à l’ayatollah Rafsandjani de renverser son vieux rival, l’ayatollah Khamenei. Issu d’une famille d’agriculteurs, Hachemi Rafsandjani a fait fortune dans la spéculation immobilière sous le Chah. Il est devenu le principal grossiste en pistaches du pays et a arrondi sa fortune durant l’Irangate. Ses avoirs sont évalués à plusieurs milliards de dollars. Devenu l’homme le plus riche d’Iran, il a été successivement président du parlement, président de la République et aujourd’hui président du Conseil de discernement (instance d’arbitrage entre le parlement et le Conseil des gardiens de la constitution). Il représente les intérêts du bazar, c’est-à-dire des commerçants de Téhéran. 
Durant la campagne électorale, Rafsandjani avait fait promettre à son ex-adversaire devenu son poulain, Mirhossein Mousavi, de privatiser le secteur pétrolier.

Sans connexion aucune avec Rafsandjani, Washington a fait appel aux Moudjahidines du peuple [17]. Cette organisation protégée par le Pentagone est considérée comme terroriste par le département d’État et l’a été par l’Union européenne. Elle a effectivement mené de terribles opérations dans les années 80, dont un méga-attentat qui coûta la vie à l’ayatollah Behechti ainsi qu’à quatre ministre, six ministres adjoints et le quart du groupe parlementaire du Parti de la république islamique. L’organisation est commandée par Massoud Rajavi, qui épouse en première noces la fille du président Bani Sadr, puis la cruelle Myriam en seconde noces. Son siège est installé en région parisienne et ses bases militaires en Irak, d’abord sous la protection de Saddam Husein, puis aujourd’hui sous celle du département de la Défense. Ce sont les Moudjahidines qui ont assuré la logistique des attentats à la bombe durant la campagne électorale [18]. C’est à eux qu’il revenait de provoquer des accrochages entre militants pro et anti-Ahmadinejad, ce qu’ils ont probablement fait.

Dans le cas où le chaos se serait installé, le Guide suprême aurait pu être renversé. Un gouvernement de transition, dirigé par Mirhussein Mousavi aurait privatisé le secteur pétrolier et rétabli la monarchie. Le fils de l’ancien Shah, Reza Cyrus Pahlavi, serait remonté sur le trône et aurait désigné Sohrab Sobhani comme Premier ministre. 
Dans cette perspective, Reza Pahlavi a publié en février un livre d’entretiens avec le journaliste français Michel Taubmann. Celui-ci est directeur du bureau d’information parisien d’Arte et préside le Cercle de l’Observatoire, le club des néo-conservateurs français. 
On se souvient que Washington avait prévu identiquement le rétablissement de la monarchie en Afghanistan. Mohammed Zaher Shah devait reprendre son trône à Kaboul et Hamid Karzai devait être son Premier ministre. Malheureusement, à 88 ans, le prétendant était devenu sénile. Karzai devint donc président de la République. Comme Karzai, Sobhani est double national états-unien. Comme lui, il travaille dans le secteur pétrolier de la Caspienne.

Côté propagande, le dispositif initial était confié au cabinet Benador Associates. Mais il a évolué sous l’influence de l’assistante du secrétaire d’État pour l’Éducation et la Culture, Goli Ameri. Cette iranienne-états-unienne est une ancienne collaboratrice de John Bolton. Spécialiste des nouveaux médias, elle a mis en place des programmes d’équipement et de formation à l’internet pour les amis de Rafsandjani. Elle a aussi développé des radios et télévisions en langue farsi pour la propagande du département d’État et en coordination avec la BBC britannique.

La déstabilisation de l’Iran a échoué parce que le principal ressort des « révolutions colorées » n’a pas été correctement activé. MirHussein Mousavi n’est pas parvenu à cristalliser les mécontentements sur la personne de Mahmoud Ahmadinejad. Le Peuple iranien ne s’est pas trompé, il n’a pas rendu le président sortant responsables des conséquences des sanctions économiques états-uniennes sur le pays. Dès lors, la contestation s’est limitée à la bourgeoisie des quartiers nord de Téhéran. Le pouvoir s’est abstenu d’opposer des manifestations les unes contre les autres et a laissé les comploteurs se découvrir. 
Cependant, il faut admettre que l’intoxication des médias occidentaux a fonctionné. L’opinion publique étrangère a réellement cru que deux millions d’Iraniens étaient descendus dans la rue, lorsque le chiffre réel est au moins dix fois inférieur. Le maintien en résidence des correspondants de presse a facilité ces exagérations en les dispensant de fournir les preuves de leurs imputations.

Ayant renoncé à la guerre et échoué à renverser le régime, quelle carte reste-t-il dans les mains de Barack Obama ?


 

[1] Les multiples rapports et documents publiés par ces commissions sont disponibles en ligne sur le site The Assassination Archives and Research Center. Les principaux extraits des rapports ont été traduits en français sous le titre Les Complots de la CIA, manipulations et assassinats, Stock, 1976, 608 pp.

[2] « Les New York Intellectuals et l’invention du néo-conservatisme », par Denis Boneau, Réseau Voltaire, 26 novembre 2004.

[3] « La NED, nébuleuse de l’ingérence démocratique », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 22 janvier 2004.

[4] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 janvier 2005.

[5] « Tienanmen, 20 ans après », par le professeur Domenico Losurdo, Réseau Voltaire, 9 juin 2009.

[6] À l’époque, la NED s’appuie en Europe orientale sur la Free Congress Foundation (FCF), animée par des républicains. Par la suite, cette organisation disparaît et cède la place à la Soros Foundation, animée par des démocrates, avec laquelle la NED fomente de nouveaux « changements de régime ».

[7] Soucieux d’apaiser les relations franco-US après la crise irakienne, le président Jacques Chirac tente de se rapprocher de l’administration bush sur le dos des Géorgiens, d’autant que la France a des intérêts économiques en Géorgie. Salomé Zourabichvili, n°2 des services secrets français, est nommée ambassadrice à Tbilissi, puis change de nationalité et devient ministre des Affaires étrangères de la « révolution des roses ».

[8] « Les dessous du coup d’État en Géorgie », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 7 janvier 2004.

[9] « Géorgie : Saakachvili jette son opposition en prison » et « Manifestations à Tbilissi contre la dictature des roses », Réseau Voltaire, 12 septembre 2006 et 30 septembre 2007.

[10] L’administration Bush espérait que ce conflit ferait diversion. Les bombardiers israéliens devaient simultanément décoller de Géorgie pour frapper l’Iran voisin. Mais, avant même d’attaquer les installations militaires géorgiennes, la Russie bombarde les aéroports loués à Israël et cloue ses avions au sol.

[11] « Opération manquée au Venezuela », par Thierry Meyssan,Réseau Voltaire, 18 mai 2002.

[12] Llaguno Bridge. Keys to a Massacre. Documentaire d’Angel Palacios, Panafilms 2005.

[13] « Birmanie : la sollicitude intéressée des États-Unis », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 novembre 2007.

[14] « Les bonnes raisons d’intervenir en Iran », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 février 2004.

[15] « L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche »,Réseau Voltaire, 21 juin 2004.

[16] « Les trucages de la Foundation for the Defense of Democracies », Réseau Voltaire, 2 février 2005.

[17] « Les Moudjahidin perdus », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 17 février 2004.

[18] « Le Jundallah revendique des actions armées aux côtés des Moudjahidines du Peuple », Réseau Voltaire, 13 juin 2009.

24/06/2009

Pourquoi devrais-je mépriser le choix des Iraniens ?

Réseau Voltaire, 21 juin 2009

par Thierry Meyssan

De nombreux lecteurs ont réagi avec colère au dernier article de Thierry Meyssan. Il se devait de leur répondre. Malheureusement incorrigible, non seulement celui-ci ne fait pas amende honorable, mais il persiste et signe.

Mon récent article, « La CIA et le laboratoire iranien », m’a valu un abondant courriel, principalement injurieux. Il y avait bien longtemps que je n’avais pas reçu tant de protestations outrancières. La plupart de mes correspondants me reprochent d’être aveuglé par un « anti-américanisme viscéral » au point de défendre la « dictature des mollahs » et d’ignorer la vague de jeunes Iraniens luttant à main nue « pour la liberté ». À y regarder de plus près ces courriels sont peu argumentés, mais empreints d’une passion irrationnelle ; comme si on ne pouvait parler de l’Iran sans être emporté par ses émotions.

C’est que l’Iran n’est pas un État comme les autres. À l’instar de la France de 1789 et de l’URSS de 1917, l’Iran de 1979 a lancé un processus révolutionnaire qui conteste des aspects fondamentaux du modèle « occidental » triomphant ; et il l’a fait à partir d’une foi religieuse. Trente ans plus tard, nous, « Occidentaux », continuons à ressentir la parole du Peuple iranien comme une condamnation morale de notre mode de vie, c’est-à-dire de la société de consommation et de l’impérialisme. A contrario, nous ne parvenons à trouver le repos qu’en nous persuadant que la réalité n’est qu’un rêve et que nos rêves sont la réalité. Les Iraniens aspireraient à vivre comme nous et en seraient empêchés par un affreux clergé enturbanné.

Pour expliquer l’Iran moderne à ceux qui veulent la comprendre, je ne sais par où commencer. Trente ans de propagande ont forgé tant d’images fausses qu’il faut déconstruire une à une. La tâche est grande pour s’extraire du mensonge et le moment ne s’y prête guère. Je voudrais juste soulever quelques observations préalables.

La révolution islamique a accompli de grands progrès : les châtiments corporels sont devenus exceptionnels, le droit à remplacé l’arbitraire, les femmes sont de plus en plus éduquées, les minorités religieuses sont toutes protégées —à l’exception malheureusement des Baha’is—, etc. Sur tous ces sujets, où nous trouvons le régime actuel exécrable, les Iraniens pensent, eux, qu’il est autrement plus civilisé que la cruelle dictature du Shah imposée par Londres et Washington.

La révolution islamique a encore beaucoup à accomplir et doit en outre maîtriser ce système politique si oriental qui, pour donner une place à chacun, multiplie les structures administratives et conduit à la paralysie institutionnelle.

Bien sûr, à l’époque du Shah, il y avait aussi une bourgeoisie occidentalisée qui trouvait la vie plus belle. Elle envoyait ses enfants suivre des études en Europe et gaspillait sans compter aux fêtes de Persépolis. La révolution islamique a aboli ses privilèges. Ses petits-enfants sont aujourd’hui dans la rue. Avec le soutien des États-Unis. Ils veulent reconquérir ce dont leurs familles ont été privées et qui n’a rien à voir avec la liberté.

En quelques années, l’Iran a retrouvé le prestige qu’elle avait perdu. Son Peuple s’enorgueillit d’avoir prêté assistance aux Palestiniens et aux Libanais auxquels il a offert la reconstruction de leurs maisons détruites par Israël et des armes pour se défendre et retrouver leur dignité. Il a secouru les Afghans et les Irakiens, victimes de régimes pro-occidentaux puis des Occidentaux eux-mêmes. Cette solidarité, les Iraniens l’ont payée au prix fort avec la guerre, le terrorisme et les sanctions économiques.

Pour ma part, je suis démocrate. J’attache de l’importance à la volonté populaire. Je n’avais pas compris pourquoi il fallait proclamer la victoire de George W. Bush avant de dépouiller les votes des citoyens états-uniens en Floride. Je n’avais pas non plus compris pourquoi, avec la bourgeoisie de Caracas, il fallait féliciter Pedro Carmona d’avoir placé Hugo Chavez en prison, quand le Peuple vénézuélien l’avait élu. Je ne comprends pas pourquoi il faut appeler Mahmoud Abbas, « Monsieur le président », alors qu’il empêche l’élection de son successeur en faisant séquestrer les représentants du Peuple palestinien dans les geôles israéliennes. Je ne comprends pas pourquoi on prépare l’application du Traité constitutionnel européen, sous une autre dénomination, alors que les électeurs l’ont rejeté. Et aujourd’hui, je ne vois pas au nom de quels fantasmes, je devrais encourager la population des quartiers nord de Téhéran à piétiner le suffrage universel, et à imposer Mousavi quand le Peuple a majoritairement choisi Ahmadinejad.

21/06/2009

Iran : le bobard de l’ « élection volée »

Réseau Voltaire, 19 juin 2009

La réalité de classe et la propagande impériale

par James Petras

L’analyse des résultats de l’élection présidentielle iranienne, au vu des votes précédents et des sondages commandés sur place par les États-Unis, ne laisse pas de doute : Mahmoud Ahmadinejad est largement réélu. Ceci n’est guère surprenant, observe le professeur James Petras : le peuple a voté pour un national-populiste, tandis que seules les élites occidentalisées ont voté pour le candidat libéral, chouchou des médias occidentaux. Le même phénomène a déjà été observé dans d’autres pays.

« Pour les pauvres, le changement, cela signifie avoir à manger et avoir du travail ; ça n’est une question ni de code vestimentaire branché, ni de récréations mixtes… En Iran, la politique a énormément plus à voir avec la lutte des classes qu’avec la religion » 
Editorial du Financial Times, 15 juin 2009.

Il n’est quasiment pas d’exemple d’une élection dans laquelle la Maison-Blanche ait eu un intérêt important, et dans laquelle la défaite du candidat pro-US n’eût été dénoncée comme « illégitime » par l’élite politique et médiatique (occidentale) dans son entièreté… Dans la dernière période, la Maison-Blanche et l’arrière-ban de son camp ont crié au scandale après des élections entièrement libres (et supervisées par des observateurs internationaux) au Venezuela et à Gaza, tout en fabriquant allègrement un « succès électoral » au Liban, en dépit du fait que la coalition emmenée par le Hezbollah y a recueilli plus de 53 % des suffrages.

Les récentes élections, le 12 juin 2009, en Iran sont un classique du genre : le président sortant nationaliste-populiste Mahmoud Ahmadinejad a recueilli 63,3 % des suffrages (soit 24,5 millions de voix), tandis que le candidat de l’opposition libérale soutenue par l’Occident, Hossein Mousavi, a recueilli 34,2 % des suffrages (soit 13,2 millions de voix).

Cette élection présidentielle a motivé plus de 80 % de l’électorat, avec notamment un vote outre-mer sans précédent de 234 812 électeurs, dans lequel Mousavi a remporté 111 792 suffrages, et Ahmadinejad, 78 300. L’opposition, emmenée par Mousavi, n’a pas accepté sa défaite, et elle a organisé une série de manifestations de masse, qui ont pris un tour violent, entraînant l’incendie et la destruction d’automobiles, de banques, de bâtiments publics, ainsi que des affrontements armés avec la police et d’autres services d’ordre. C’est la quasi-totalité du spectre des décideurs politiques occidentaux, y compris tous les principaux médias papier et électroniques, les principaux sites ouèbes libéraux, radicaux, libertaires et conservateurs qui ont fait écho à l’allégation faite par l’opposition iranienne d’une fraude électorale généralisée. Les néoconservateurs, les conservateurs libertariens et les trotskystes ont joint leurs voix à celle des sionistes, saluant les protestataires de l’opposition iranienne, voulant y voir une garde avancée d’on ne sait trop quelle « révolution démocratique ». (Aux États-Unis), les Démocrates et les Républicains ont condamné le régime actuel en Iran, refusant de reconnaître le score de ces élections et saluant les efforts des protestataires visant à en renverser le résultat. Le New York Times, CNN, le Washington Post, le ministère israélien des Affaires étrangères et toute la direction du Conseil des Présidents des Plus grandes Associations Juives Américaines (Presidents of the Major American Jewish Organizations) en ont appelé à des sanctions renforcées contre l’Iran, proclamant l’ouverture faite par Obama en vue d’un dialogue avec ce pays « morte et enterrée ».

Le bobard de la fraude

Les dirigeants occidentaux ont rejeté les résultats des élections iraniennes parce qu’ils « savaient » que leur candidat réformiste ne pouvait perdre… Depuis des mois, ils publiaient quotidiennement des interviews, des éditoriaux et des reportages depuis le terrain, « passant en revue » les échecs de l’administration d’Ahmadinejad ; ils citaient le soutien de clercs, d’anciens responsables gouvernementaux, de commerçants du bazar et, par-dessus tout, de femmes et de jeunes bobos urbains parlant couramment l’anglais, comme gage de la victoire inéluctable de Mousavi, dont ils nous annonçaient qu’elle serait de l’ampleur d’un raz-de-marée. Une victoire de Mousavi nous était présentée comme une victoire « des modérés », telle était tout du moins la présentation de ce cliché vide de sens dont la Maison-Blanche nous a gratifiés. Des universitaires libéraux éminents en ont déduit que les élections avaient nécessairement été bidonnées, le candidat de l’opposition, Mousavi, ayant été mis en minorité dans son enclave ethnique, parmi les Azéris… D’autres universitaires ont prétendu que le « vote de la jeunesse » - en se basant sur leurs interviews d’étudiants des classes supérieure et moyenne habitant dans les quartiers huppés du nord de Téhéran étaient, dans leur écrasante majorité, favorables au candidat dit « réformiste ».

Ce qu’il y a d’étonnant, dans la condamnation occidentale unanime du résultat de cette élection, présenté comme frauduleux, c’est le fait qu’il n’y ait pas le commencement du début de la moindre preuve, ni sous forme écrite, ni sous forme d’observations, qui nous ait été présentée, ni avant, ni une semaine après le dépouillement des bulletins de vote. Durant toute la campagne électorale, aucune accusation crédible (ni même, d’ailleurs, aucune accusation douteuse) de tripatouillage électoral n’avait été émise. Aussi longtemps que les médias occidentaux ont continué à croire à leur propre propagande concernant une victoire immanente de leur candidat-fétiche, le processus électoral a été présenté comme hautement libre, animé de débats publics enflammés et de niveaux sans aucun précédent d’activité publique, sans aucune entrave attribuable à un excès de prosélytisme public. Les dirigeants et les mass media occidentaux étaient à ce point persuadés d’avoir affaire à des élections totalement libres et ouvertes qu’ils étaient persuadés que leur candidat chouchou ne pouvait que gagner.

Les médias occidentaux se sont reposés sur leurs reporters couvrant les manifestations monstres des partisans de l’opposition, ignorant et minimisant l’énorme score réalisé par Ahmadinejad. Pire : les média occidentaux ont ignoré la composition sociale des manifestations opposées, celles des partisans d’Ahmadinejad – le fait que le candidat élu bénéficiait du soutien de la classe bien plus nombreuse des ouvriers pauvres, des artisans et des fonctionnaires, alors que l’essentiel des manifestants de l’opposition appartenait aux étudiants de la haute et de la moyenne bourgeoisies, ainsi qu’à la classe des hommes d’affaires et des professions libérales.

De plus, la plupart des leaders d’opinion et des journalistes occidentaux basés à Téhéran ont extrapolé leurs projections à partir de leurs observations dans la capitale – ils sont très rares à s’aventurer dans les provinces, dans les villes, petites et moyennes, et dans les villages où Ahmadinejad bénéficie de l’essentiel de ses soutiens. S’ajoute à cela le fait que les partisans de l’opposition constituent une minorité agissante d’étudiants facilement mobilisables pour des manifs dans les rues, alors que les soutiens à Ahmadinejad se situent dans la majorité de la jeunesse ouvrière et chez les femmes au foyer, qui allaient pouvoir s’exprimer dans les urnes et n’avaient ni le temps ni l’envie de se lancer dans la politique de la rue.

Un certain nombre de mandarins de la presse, dont Gideon Rachman, du Financial Times, avancent en guise de preuve qu’il y a eu fraude, le fait qu’Ahmadinejad a remporté 63 % des suffrages dans la province turcophone peuplée par des Azéris, ce, au détriment de son adversaire, Mousavi, qui est lui-même d’origine azérie. L’on a affaire, là, à ce présupposé simpliste selon lequel l’identité ethnique ou l’appartenance à un groupe linguistique (et non les intérêts sociaux, ou de classe) seraient les seuls facteurs possibles permettant d’expliquer un comportement électoral…

Un examen plus approfondi des résultats relevés dans la région orientale azerbaïdjanaise de l’Iran révèle que Mousavi n’a obtenu la majorité que dans la seule ville de Shabestar, dans les classes moyenne et supérieure (et avec seulement une faible marge), alors qu’il s’est fait laminer dans les zones rurales, bien plus importantes, où la politique de redistribution sociale du gouvernement Ahmadinejad avait aidé les Azéris à se désendetter, à obtenir des crédits à des taux modiques et, pour les paysans, à accéder sans difficulté à des prêts. Mousavi a effectivement gagné dans la partie occidentale de la région de l’Azerbaïdjan iranien, en se servant de ses attaches ethniques pour conquérir les votes des citadins. Dans la province très fortement peuplée de Téhéran, Mousavi a battu Ahmadinejad dans les centres urbains de Téhéran et de Shemiranat grâce aux voix des circonscriptions où habitent les classes moyennes et supérieures, alors qu’il a été laminé dans les banlieues ouvrières voisines, ainsi que dans les petites villes et dans les districts ruraux.

L’accent mis de manière brouillonne et délibérément fallacieuse sur le « vote ethnique », invoqué par des journalistes du Financial Times et du New York Times afin de justifier le fait qu’ils qualifiaient la victoire électorale d’Ahmadinejad d’ « élections volées » n’a d’égal que le refus arbitraire et délibéré, par les médias, de reconnaître un sondage d’opinion publique effectué à l’échelle de tout l’Iran et de manière scientifiquement rigoureuse par deux experts états-uniens, trois semaines seulement avant le vote, qui montrait qu’Ahmadinejad avait une avance telle qu’il pouvait remporter plus du double des voix de son adversaire —c’est-à-dire une marge encore plus importante que celle de sa victoire électorale, le 12 juin—. Ce sondage montrait que chez les électeurs d’origine azérie, Ahmadinejad bénéficiait de deux fois plus de voix que Mousavi, ce qui démontrait à quel point les intérêts de classe incarnés par un candidat sont capables d’occulter l’identité ethnique de l’autre [1]. Le sondage a également démontré à quel point les questions de classe, en fonction des groupes d’âges, avaient plus d’influence sur la formation des préférences politiques des personnes interrogées que des considérations de « style de vie » de telle ou telle génération. Selon ce sondage, plus des deux-tiers des jeunes Iraniens étaient trop pauvres pour avoir accès à un ordinateur, et ceux ayant entre 18 et 24 ans « constituaient le bloc électoral le plus puissant en faveur d’Ahmadinejad, parmi toutes les autres catégories d’électeurs » [2]. Le seul groupe qui soutenait avec constance Mousavi était celui des étudiants d’université et des diplômés, des entrepreneurs et de la classe moyenne supérieure. Le « vote jeune », que les médias occidentaux nous encensent en nous le présentant comme « favorable aux réformistes », représentait une minorité nette, atteignant moins de 30 % des intentions de vote, mais originaires de milieux sociaux très privilégiés, très largement anglophones, bénéficiant d’une sorte de monopole dans les médias occidentaux. Leur présence envahissante dans les informations présentées en Occident a généré ce qui a pu être qualifié de « Syndrome de Téhéran-Nord », partie de la capitale où se trouve l’enclave de la classe supérieure friquée dont la plupart de ces étudiants sont les enfants. Ces bobos ont beau avoir la langue bien pendue, être tirés à quatre épingles et parler l’anglais d’Oxford, ils ont été totalement balayés, dans le secret des urnes.

De manière générale, Ahmadinejad a fait de très bons scores dans les provinces pétrolifères dotées d’industries chimiques. Cela peut être un reflet de l’opposition des travailleurs de la pétrochimie à un programme « réformiste », qui comportait des propositions de « privatisations » d’entreprises publiques. De la même manière, le président élu a eu de très bons résultats dans toutes les provinces frontalières, en raison de son insistance sur le renforcement de la sécurité nationale contre les menaces américaines et israéliennes, dans le cadre de l’escalade des attaques terroristes transfrontalières sponsorisées par les États-Unis, venant du Pakistan, et des incursions soutenus par Israël depuis le Kurdistan irakien, qui ont entraîné la mort de dizaines de citoyens iraniens. La sponsorisation et le financement massif des groupes responsables de ces attaques terroristes sont une politique officielle des États-Unis, héritée de l’administration Bush, mais que le Président Obama n’a nullement répudiée ; de fait, cette politique a connu une escalade durant les semaines ayant précédé les élections.

Ce que les commentateurs occidentaux et leurs protégés iraniens ont ignoré, c’est le puissant impact que les guerres et les occupations désastreuses des États-Unis en Irak et en Afghanistan ont eu sur l’opinion publique iranienne : la position extrêmement forte d’Ahmadinejad en matière de défense contrastait avec la posture de défense molle de la plupart des propagandistes de l’opposition, dans ces élections.

L’immense majorité des électeurs du président actuel ont probablement eu le sentiment que les intérêts de leur sécurité nationale, l’intégrité du pays et le système de sécurité sociale, en dépit de tous ses défauts et de ses excès, seraient mieux défendus et améliorés avec Ahmadinejad au pouvoir, qu’avec de jeunes technocrates des classes aisées, soutenus par l’Occident, qui placent leur style de vie égoïste boboïsé au-dessus des valeurs et de la solidarité partagées par le peuple iranien.

L’analyse démographique des électeurs met en évidence une réelle polarisation de classe, qui dresse des individus bénéficiant de hauts revenus, partisans du libre marché, capitalistes et individualistes, contre une classe laborieuse ayant de faibles revenus, fortement solidaires entre eux, partisans d’une « économie morale » dans laquelle l’usure et le profit sont strictement limités par des préceptes religieux. Les attaques ouvertes d’économistes oppositionnels contre les dépenses sociales du gouvernement, contre sa politique de crédit accessible et de très généreux subventionnement des produits alimentaires de première nécessité ne les ont pas vraiment fait apprécier par la majorité des Iraniens, qui bénéficient de ces programmes sociaux du gouvernement. L’État était considéré (par ceux-ci) comme le protecteur et le bienfaiteur des travailleurs pauvres contre le « marché », qui représentait à leurs yeux la richesse, le pouvoir, les privilèges et la corruption. Les attaques de l’opposition contre la politique étrangère « intransigeante » du régime et contre ses positions « lui aliénant » l’occident n’ont trouvé d’écho qu’auprès des seuls étudiants ultralibéraux et des affairistes de l’import-export. Aux yeux de l’immense majorité des Iraniens, la mobilisation et la menace d’escalade militaires du régime ont évité à l’Iran une attaque armée des Etats-Unis et/ou d’Israël.

L’ampleur du retard électoral de l’opposition devrait nous dire à quel point cette opposition est totalement coupée des préoccupations quotidiennes vitales de son propre peuple. Cela devrait rappeler à ses membres qu’en se rapprochant de l’opinion occidentale, ils ne font que s’éloigner d’autant de l’intérêt quotidien de ceux qui vivent moins bien que la classe moyenne et en-dehors des grilles du campus hyper-privilégié de l’Université de Téhéran pour leur sécurité, leur logement, leur boulot et les prix des produits alimentaires subventionnés qui leur rendent la vie tolérable.

La victoire électorale d’Ahmadinejad, vue sous une perspective historique comparative, ne saurait nous surprendre. Dans des contextes électoraux similaires, opposant des nationalistes-populistes à des libéraux pro-occidentaux, ce sont toujours les populistes qui l’ont emporté. Les exemples passés incluent Peron en Argentine et, plus récemment, Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie et même Lula da Silva au Brésil, qui, tous, ont fait preuve d’une capacité à s’assurer près de 60 % des voix, voire davantage encore, lors d’élections parfaitement libres et démocratiques. Les majorités d’électeurs, dans ces pays, préfèrent le bien-être social à la liberté débridée des marchés, ils préfèrent la sécurité nationale à l’alignement sur tel ou tel empire militaire.

Les conséquences de la victoire électorale d’Ahmadinejad peuvent désormais faire débat. Les États-Unis peuvent en conclure que le fait de continuer à soutenir une minorité, certes fort en voix, mais néanmoins battue à plate couture, ne présage rien de bon en matière d’obtention de concessions sur l’enrichissement d’uranium ou l’abandon, par l’Iran, de son soutien au Hezbollah et au Hamas. Une approche réaliste consisterait plutôt à ouvrir un débat extrêmement large avec l’Iran, et à reconnaître, comme l’a fait observer récemment le sénateur Kerry, que le fait d’enrichir de l’uranium ne saurait représenter une menace vitale pour qui que ce soit. Cette approche différerait du tout au tout d’avec celle des sionistes américains infiltrés dans le régime Obama, qui suivent leurs chefs, en Israël, qui poussent à une guerre préventive contre l’Iran, et recourent à l’argument ô combien spécieux selon lequel il n’y aurait pas de négociation possible avec un gouvernement « illégitime », à Téhéran, « illégitime », puisqu’il aurait « volé son élection » !..

Des événements récents indiquent que les dirigeants politiques en Europe, et même certains d’entre eux, à Washington, n’acceptent pas la version des mass médias sionistes, selon laquelle les élections en Iran auraient été « volées ». La Maison-Blanche n’a pas suspendu son offre de négociations avec le gouvernement nouvellement réélu, elle s’est plutôt focalisée sur la répression contre les protestataires oppositionnels (et non pas sur l’élection elle-même). De la même manière, les vingt-sept pays membres de l’Union européenne ont exprimé leur « sérieuse préoccupation au sujet de la violence en Iran », et ils ont appelé à ce que « les aspirations du peuple iranien soient satisfaites par des moyens pacifiques » et à ce que « la liberté d’expression soit respectée » [3]. A l’exception du président « français » Sarkozy, aucun leader européen n’a remis en cause le résultat des élections iraniennes.

Le joker, au lendemain de ces élections, c’est la réaction israélienne : Netanyahu a signalé à ses partisans sionistes aux États-Unis qu’ils devaient recourir au bobard de la « fraude électorale » afin d’exercer une pression maximale sur le régime Obama et de le contraindre à mettre un terme à tous ses projets de rencontrer le régime Ahmadinejad récemment confirmé par les suffrages populaires.

Paradoxalement, ce sont les commentateurs états-uniens (de gauche, de droite et du centre) qui ont gobé le bobard de la fraude électorale en Iran qui ont, par inadvertance, fourni à Netanyahu et à ses pantins états-uniens les arguments et les falsifications qu’ils diffusent abondamment : là où ils voient des guerres religieuses, nous voyons des luttes entre classes ; là où ils inventent une fraude électorale, nous constatons une tentative de déstabilisation impérialiste…



[1] Washington Post, 15 juin 2009

[2] Washington Post, 15 juin 2009

[3] Financial Times, 16 juin 2009, p. 4.

Traduction : Michel Charbonnier

19/06/2009

La CIA et le laboratoire iranien

Réseau Voltaire, 17 juin 2009

par Thierry Meyssan

La nouvelle d’une possible fraude électorale s’est répandue à Téhéran comme une traînée de poudre et a poussé dans la rue les partisans de l’ayatollah Rafsanjani contre ceux de l’ayatollah Khamenei. Ce chaos est provoqué en sous-main par la CIA qui sème la confusion en inondant les Iraniens de messages SMS contradictoires. Thierry Meyssan relate cette expérience de guerre psychologique.

En mars 2000, la secrétaire d’État Madeleine Albright a admis que l’administration Eisenhower avait organisé un changement de régime, en 1953, en Iran et que cet événement historique explique l’hostilité actuelle des Iraniens face aux États-Unis. La semaine dernière, lors de son discours du Caire adressé aux musulmans, le président Obama a officiellement reconnu qu’« en pleine Guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu » [1].

À l’époque, l’Iran est contrôlée par une monarchie d’opérette dirigée par le chah Mohammad Reza Pahlavi. Il avait été placé sur le trône par les Britanniques, qui avaient forcé son père, l’officier cosaque pro-nazi Reza Pahlavi, à démissionner. Cependant, le chah doit composer avec un Premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh. Celui-ci, avec l’aide de l’ayatollah Abou al-Qassem Kachani, nationalise les ressources pétrolières [2]. Furieux, les Britanniques convainquent les États-uniens qu’il faut stopper la dérive iranienne avant que le pays ne sombre dans le communisme. La CIA met alors en place l’Opération Ajax visant à renverser Mossadegh avec l’aide du chah, et à le remplacer par le général nazi Fazlollah Zahedi, jusque là détenu par les Britanniques. Il installera le régime de terreur le plus cruel de l’époque, tandis que le chah servira de couverture à ses exactions en posant pour les magazines people occidentaux.

L’opération Ajax fut dirigée par l’archéologue Donald Wilber, l’historien Kermit Roosevelt (le petit-fils du président Theodore Roosevelt) et le général Norman Schwartzkopf Sr. (dont le fils homonyme a commandé l’opération Tempête du désert). Elle reste un modèle de subversion. La CIA imagine un scénario qui donne l’impression d’un soulèvement populaire alors qu’il s’agit d’une opération secrète. Le clou du spectacle étant une manifestation à Téhéran avec 8 000 figurants payés par l’Agence pour fournir des photos convaincantes à la presse occidentale [3].

L’Histoire se répéterait-elle ? Washington a renoncé à attaquer militairement l’Iran et a dissuadé Israël de prendre une telle initiative. Pour parvenir à « changer le régime », l’administration Obama préfère jouer la carte —moins dangereuse, mais plus aléatoire— de l’action secrète. À l’issue de l’élection présidentielle iranienne, de vastes manifestations opposent dans les rues de Téhéran les partisans du président Mahmoud Ahmadinejad et du guide Ali Khamenei d’un côté, aux partisans du candidat malheureux Mir-Hossein Mousavi et de l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani de l’autre. Elle traduisent un profond clivage dans la société iranienne entre un prolétariat nationaliste et une bourgeoisie qui déplore d’être tenue à l’écart de la globalisation économique [4]. Agissant en sous-main, Washington tente de peser sur les événements pour renverser le président réélu.

Une nouvelle fois, l’Iran est un champ d’expérimentation de méthodes innovantes de subversion. La CIA s’appuie en 2009 sur une arme nouvelle : la maîtrise des téléphones portables.

Depuis la généralisation des téléphones portables, les services secrets anglo-saxons ont multiplié leurs capacités d’interception. Alors que l’écoute des téléphones filaires nécessite la pose de bretelles de dérivation, donc des agents sur place, l’écoute des portables peut se faire à distance grâce au réseau Échelon. Toutefois, ce système ne permet pas d’interception des communications téléphoniques via Skype, d’où le succès des téléphones Skype dans les zones de conflit [5]. La National Security Agency (NSA) vient donc de démarcher les fournisseurs d’accès internet du monde entier pour obtenir leur concours. Ceux qui ont accepté ont été grassement rétribués [6].

Dans les pays qu’ils occupent —Irak, Afghanistan et Pakistan—, les Anglo-Saxons interceptent la totalité des conversations téléphoniques qu’elles soient émises par des portables ou qu’elles soient filaires. Le but n’est pas de disposer de retranscription de telle ou telle conversation, mais d’identifier les « réseaux sociaux ». En d’autres termes, les téléphones sont des mouchards qui permettent de savoir avec qui une personne donnée est en relation. Partant de là, on peut espérer identifier les réseaux de résistance. Dans un second temps, les téléphones permettent de localiser les cibles identifiées, et de les « neutraliser ».

C’est pourquoi, en février 2008, les insurgés afghans ont ordonné aux divers opérateurs de stopper leur activité chaque jour de 17h à 03h, de manière à empêcher les Anglo-Saxons de suivre leurs déplacements. Les antennes-relais de ceux qui ont contrevenu à cet ordre ont été détruites [7].

À l’inverse, —hormis un central téléphonique touché par erreur—, les forces israéliennes se sont bien gardées de bombarder les relais téléphoniques à Gaza, lors de l’opération Plomb durci, en décembre 2008-janvier 2009. Il s’agit là d’un changement complet de stratégie chez les Occidentaux. Depuis la guerre du Golfe prévalait la « théorie des cinq cercles » du colonel John A. Warden : le bombardement des infrastructures de téléphonie était considéré comme un objectif stratégique à la fois pour plonger la population dans la confusion et pour couper les communications entre les centres de commandement et les combattants. Désormais, c’est le contraire, il faut protéger les infrastructures de télécommunications. Durant les bombardements de Gaza, l’opérateur Jawwal [8] a offert du crédit à ses abonnés, officiellement pour leur venir en aide, de facto dans l’intérêt des Israéliens.

Franchissant un pas, les services secrets anglo-saxons et israéliens ont développé des méthodes de guerre psychologique basées sur l’usage extensif des portables. En juillet 2008, après l’échange de prisonniers et dépouilles entre Israël et le Hezbollah, des robots ont lancé des dizaines de milliers d’appel vers des portables libanais. Une voix en arabe mettait en garde contre toute participation à la Résistance et dénigrait le Hezbollah. Le ministre libanais des télécom, Jibran Bassil [9], avait déposé une plainte à l’ONU contre cette flagrante violation de la souveraineté du pays [10].

Sur le même modèle des dizaines de milliers de Libanais et de Syriens ont reçu un appel automatique en octobre 2008 leur proposant 10 millions de dollars contre toute information qui permettrait de localiser et de délivrer des soldats israéliens prisonniers. Les personnes intéressées pour collaborer étaient invitées à joindre un numéro au Royaume-Uni [11].

Cette méthode vient d’être employée en Iran pour intoxiquer la population en répandant des nouvelles choquantes, et pour canaliser le mécontentement qu’elles suscitent.

En premier lieu, il s’est agit de répandre par SMS durant la nuit du dépouillement la nouvelle selon laquelle le Conseil des gardiens de la Constitution (équivalent de la Cour constitutionnelle) avaient informé Mir-Hossein Mousavi de sa victoire. Dès lors, l’annonce, plusieurs heures plus tard des résultats officiels —la réélection de Mahmoud Ahmadinejad avec 64 % des suffrages exprimés— paraissait un gigantesque trucage. Pourtant, trois jours plus tôt, M. Mousavi et ses amis considéraient la victoire massive de M. Ahmadinejad comme certaine et s’efforçaient de l’expliquer par des déséquilibres dans la campagne électorale. Ainsi l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani détaillait ses griefs dans une lettre ouverte. Les instituts de sondage US en Iran pronostiquaient une avance de M. Ahmadinejad de 20 points sur M. Mousavi [12]. À aucun moment, la victoire de M. Mousavi n’a paru possible, même s’il est probable que des trucages ont accentué la marge entre les deux candidats.

Dans un second temps, des citoyens ont été sélectionnés ou se sont fait connaître sur internet pour converser sur Facebook ou s’abonner à des fils de dépêche Twitter. Ils ont alors reçu, toujours par SMS, des informations —vraies ou fausses— sur l’évolution de la crise politique et les manifestations en cours. Ce sont ces dépêches anonymes qui ont répandu les nouvelles de fusillades et de morts nombreux ; nouvelles à ce jour non confirmées. Par un malencontreux hasard de calendrier, la société Twitter devait suspendre son service durant une nuit, le temps nécessaire à la maintenance de ses installations. Mais le département d’État des États-Unis est intervenu pour lui demander de surseoir à cette opération [13]. Selon le New York Times, ces opérations contribuent à semer la défiance dans la population [14].

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Des messages faisant état de menaces de mort, d’irruptions des forces de l’ordre à domicile, etc. émis par des auteurs impossibles à identifier ou localiser.

Simultanément, dans un effort nouveau la CIA mobilise les militants anti-iraniens aux USA et au Royaume-Uni pour ajouter au désordre. Un Guide pratique de la révolution en Iran leur a été distribué, il comprend plusieurs conseils pratiques, dont : 
- régler les comptes Twitter sur le fuseau horaire de Téhéran ; 
- centraliser les messages sur les comptes Twitter @stopAhmadi, #iranelection et #gr88 ; 
- Ne pas attaquer les sites internet officiels de l’État iranien. « Laissez faire l’armée » US pour cela (sic). 
Mis en application, ces conseils empêchent toute authentification des messages Twitter. On ne peut plus savoir s’ils sont envoyés par des témoins des manifestations à Téhéran ou par des agents de la CIA à Langley, et l’on ne peut plus distinguer le vrai du faux. Le but est de creer toujours plus de confusion et de pousser les Iraniens à se battre entre eux.

Les états-majors, partout dans le monde, suivent avec attention les événements à Téhéran. Chacun tente d’évaluer l’efficacité de cette nouvelle méthode de subversion dans le laboratoire iranien. À l’évidence, le processus de déstabilisation a fonctionné. Mais il n’est pas sûr que la CIA puisse canaliser les manifestants pour qu’ils fassent eux-mêmes ce que le Pentagone a renoncé à faire et qu’ils n’ont aucune envie de faire : changer le régime, clore la révolution islamique.


[1] « Discours à l’université du Caire », par Barack Obama, Réseau Voltaire, 4 juin 2009.

[2] « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 10 juin 2004.

[3] Sur le coup de 1953, l’ouvrage de référence est All the Shah’s Men : An American Coup and the Roots of Middle East Terror, par Stephen Kinzer, John Wiley & Sons éd (2003), 272 pp. Pour les lecteurs francophones, signalons le dernier chapitre du récent livre de Gilles Munier, Les espions de l’or noir, Koutoubia éd (2009), 318 pp.

[4] « La société iranienne paralysée », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 février 2004.

[5] « Taliban using Skype phones to dodge MI6 », par Glen Owen,Mail Online, 13 septembre 2008.

[6] « NSA offering ’billions’ for Skype eavesdrop solution », par Lewis Page, The Register, 12 février 2009.

[7] « Taliban Threatens Cell Towers », par Noah Shachtman, Wired,25 février 2008.

[8] Jawwal est la marque de PalTel, la société du milliardaire palestinien Munib Al-Masri.

[9] Jibran Bassil est un des principaux leaders du Courant patriotique libre, le parti nationaliste de Michel Aoun.

[10] « Freed Lebanese say they will keep fighting Israel », Associated Press, 17 juillet 2008.

[11] L’auteur de cet article a été témoin de ces appels. On pourra aussi consulter « Strange Israeli phone calls alarm Syrians. Israeli intelligence services accused of making phone calls to Syrians in bid to recruit agents », Syria News Briefing, 4 décembre 2008.

[12] Cité dans « Ahmadinejad won. Get over it », par Flynt Leverett et Hillary Mann Leverett, Politico, 15 juin 2009.

[13] « U.S. State Department speaks to Twitter over Iran », Reuters, 16 juin 2009.

[14] « Social Networks Spread Defiance Online », par Brad Stone et Noam Cohen, The New York Times, 15 juin 2009.

16/06/2009

La grande, internationale, démoniaque et vraiment effrayante menace iranienne

par William Blum
Mondialisation.ca, Le 9 juin 2009

 

Les Etats-Unis « font face à une menace nucléaire iranienne » - article du Chicago Tribune et autres grands journaux, 26 mai 2009.

« La menace croissante des missiles de la Corée du Nord et de l’Iran » - article dans le Washington Post et autres grands journaux, 26 mai 2009.

« La menace iranienne dépasse les clivages religieux. Malgré leur sectarisme, les communautés musulmanes devraient s’opposer aux tentatives de l’Iran ... d’étendre l’extrémisme shiite et son influence à travers le monde. » - éditorial du Boston Globe, 27 mai 2009.

« Un mal purulent. On ne peut rester les bras croisés devant la menace iranienne » - titre de Investor’s Business Daily, 27 mai 2009.

Voici un très petit échantillon des journaux américains, en deux jours.

« 51% des israéliens soutiennent une frappe israélienne immédiate contre les sites nucléaires iraniens » - BBC, 24 mai 2009.

Après son entrée en fonction, le jour de la commémoration de l’Holocauste (Holocaust Memorial Day), le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a dit : « nous ne permettrons pas à des négationnistes [le président iranien Mahmoud Ahmadinejad] d’entreprendre une nouvel holocauste. » Haaretz, 14 mai 2009.

A l’instar de la paranoïa clinique, « la menace iranienne » est insensible aux arguments rationnels.

Deux nouveaux romans viennent d’être publiés par de grandes maisons d’édition américaines, des thrillers qui décrivent un Iran en possession de l’arme nucléaire et qui présentent tous les dangers qui en découleraient -Banquo’s Ghost par Rich Lowry & Keith Korman, et The increment par David Ignatius. « Bombe, bombe, bombe, bombardons l’Iran » déclare un officiel de la CIA dans le dernier roman. L’autre raille l’idée même d’un « dialogue » avec l’Iran tout en laissant entendre que la torture est acceptable. (1)

Le 12 mai, à New York City, un débat était organisé sur le sujet « la voie diplomatique avec l’Iran est une impasse. » (en bon français : « faut-il bombarder l’Iran ? ») Répondant par l’affirmatif, on y trouvait Liz Cheney, ancienne fonctionnaire du Département d’Etat (et fille d’un certain criminel de guerre qui n’a toujours pas été jugé) et Dan Senor, ancien porte-parole de l’Autorité provisoire de la Coalition à Bagdad. Leurs « contradicteurs » étaient R. Nicholas Burn, ancien sous-secrétaire d’Etat, et Kenneth Pollack, ancien membre du Conseil de Sécurité Nationale et analyste de la CIA et auteur de « The Threatening Storm : The Case for Invading Iraq » (la tempête qui menace : plaidoyer pour une invasion de l’Iran), un livre qui, sans surprise, n’est pas resté longtemps sur les rayons. (2)

Voilà ce qu’on appelle un « débat » sur la politique étrangère US dans l’Amérique de la première décennie du 21ème siècle après Jésus-Christ – quatre éminents membres de l’establishment. Si un tel « débat » avait été organisé dans l’Union Soviétique pendant la Guerre Froide (« la détente avec les États-Unis est une impasse »), les grands médias américains auraient éclaté de rire, et à l’unisson. Le débat avait été organisé par la conservatriceFondation Rosenkranz, mais même si une organisation libérale (par opposition à progressiste ou de gauche radicale) avait organisé un tel débat, il y aurait probablement eu un éventail idéologique plus large chez les participants, mais il est peu probable par contre qu’on aurait entendu contester un seul des mythes concernant l’Iran.

Voici les mythes en question, que j’ai déjà abordés dans d’autres écrits, mais comme ils sont systématiquement matraqués dans les médias, je pense qu’il faut rappeler les contre arguments.

L’Iran n’a pas droit aux armes nucléaires : il n’y a pourtant aucune loi internationale qui dit que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Chine, Israël, la France, le Pakistan, et l’Inde ont droit aux armes nucléaires, mais pas l’Iran. L’Iran a toutes les raisons de se sentir menacé. Cela dit, le rapport conjoint des services de renseignement des Etats-Unis, le National Intelligence Estimate (NIE), de décembre 2007, intitulé Iran : intentions nucléaires et capacités, prend soin de préciser, en caractères gras et italiques : « le NIE ne pense pas que l’Iran cherche à acquérir des armes nucléaires. » Plus loin : « nous estimons avec une grande certitude qu’à l’automne 2003, Téhéran avait mis fin à son programme de développement d’armes nucléaires. »

Ahmadinejad est un négationniste : je n’ai pas encore lu quelque chose d’Ahmadinejad qui affirme simplement, clairement et sans ambiguïté que ce que nous appelons l’Holocauste n’a jamais eu lieu. Par contre, il a fait remarquer cette particularité que l’injustice de l’Holocauste qui s’est produit en Europe a donné lieu à la création d’un état pour les juifs dans le Moyen Orient et non en Europe. Pourquoi les Palestiniens sont-ils en train de payer pour un crime allemand ? demande-t-il. Et il a aussi remis en question le chiffre de 6 millions de juifs tués par l’Allemagne nazie, comme beaucoup d’autres l’ont déjà fait et de tous horizons politiques.

Ahmadinejad a prôné le recours à la violence contre Israël : sa remarque de 2005, « rayer Israël de la carte », est non seulement une traduction douteuse mais en plus a été mal interprétée, comme le démontre sa déclaration l’année suivante : « le régime sioniste disparaîtra bientôt, comme a disparu celui de l’Union Soviétique, et l’humanité connaîtra la liberté » (3). A l’évidence, il ne faisait pas allusion à la violence contre Israël puisque la dissolution de l’Union Soviétique s’est déroulée pacifiquement.

L’Iran n’a pas le droit de fournir des armes au Hamas et au Hezbollah : par contre, les Etats-Unis, nous dit-on, ont tous les droits de fournir des armes à Israël et l’Egypte.

Le fait qu’Obama se déclare prêt à « dialoguer » avec certains « ennemis » comme l’Iran, plus que l’administration Bush, sonne plutôt bien. Mais il n’est pas besoin d’être trop cynique pour penser qu’il ne s’agit là que d’une phrase destinée à l’opinion publique. Seul compte un changement de politique. Pourquoi Obama ne déclare-t-il pas tout simplement que les Etats-Unis n’attaqueront pas l’Iran si l’Iran n’attaque pas en premier les Etats-Unis, Israël, ou n’importe quel autre pays ? De plus, l’administration Bush a eu plusieurs contacts avec les Iraniens.

Il faut aussi garder à l’esprit ceci : le Washington Post, du 5 mars 2009, a écrit : « un haut fonctionnaire israélien à Washington » a affirmé que « Il est peu probable que l’Iran lance ses missiles contre Israël à cause de la certitude d’une riposte ». C’était la dernière phrase de l’article et, selon une recherche poussée dans la base Nexis [base de données des articles parus dans la presse – NDT], il n’a été repris par aucun autre média anglophone dans le monde.

En 2007, lors d’une conversation privée, le ministre israélien des affaires étrangères Tzipi Livni a dit que selon elle « les armes nucléaires iraniennes ne représentent pas une menace existentielle pour Israël. » Elle a aussi « critiqué les exagérations du Premier ministre (israélien) Ehud Olmert sur les enjeux de la bombe iranienne, en affirmant qu’il tentait de rallier l’opinion publique en jouant sur la peur. » Ceci fut publié sur Haaretz.com, le 25 octobre 2007 (édition papier du 26 octobre) mais dans aucun média US, ni aucun autre média anglophone dans le monde sauf la BBC qui a cité l’agence de presse iranienne Mehr, le 27 octobre.

Est-ce un oiseau ? Est-ce un avion ? Non, c’est ChangeMan !

Au mois de janvier 2006 j’avais été invité à participer à une foire du livre à Cuba, où un de mes livres venait d’être traduit en espagnol et devait être présenté. Tous mes frais étaient pris en charge par le gouvernement cubain et j’étais impatient de participer. [note du traducteur : le précision de Blum sur les dépenses vient du fait que l’administration US « autorise » certains voyages d’américains à Cuba, mais « à condition » que ceux-ce n’y dépensent pas plus qu’une somme minime – env. 150 dollars, de mémoire, et « tout compris » - au cours de leur séjour, sinon ce serait considéré comme une violation de l’embargo] Mais il y avait un petit problème – le gouvernement des Etats-Unis ne m’a pas donné l’autorisation d’y aller. Ma demande d’autorisation de voyage à Cuba avait déjà été rejetée une fois en 1998 par l’administration Clinton. (A cette occasion j’y suis allé quand même et j’ai eu beaucoup de chance à mon retour de ne pas me faire attraper par la police des frontières, ce qui m’aurait valu une amende de plusieurs milliers de dollars.) J’en parle parce que les supporters d’Obama voudraient nous faire croire – comme ils le croient eux-mêmes - que leur ChangeMan a été très occupé à changer beaucoup de choses importantes, Cuba n’étant qu’un exemple parmi d’autres. Mais je n’ai toujours pas le droit de voyager à Cuba.

Le seul véritable changement opéré par l’administration Obama concernant Cuba est que les Cubano-américains ayant de la famille sur l’île sont autorisés à s’y rendre et à envoyer de l’argent sans limitation de montant. Le 13 avril, la Maison Blanche a publié une liste de plusieurs autres mesures concernant les compagnies de téléphone, mais leur signification pratique n’est pas claire, particulièrement en ce qui concerne l’accès à Internet pour Cuba. Les anticastristes américains ont toujours mis les déficiences d’accès à Internet à Cuba sur le dos de la fameuse « censure communiste », alors que l’accès technique à Internet et le coût prohibitif des communications sont principalement entre les mains et du ressoirt de sociétés américaines. Microsoft, par exemple, interdit à Cuba d’utiliser certaines fonctions de Messenger, son service de messagerie instantanée. (4) Et Google a bloqué l’accès pour Cuba à de nombreuses fonctions. (5) Le Venezuela et Cuba travaillent actuellement sur un projet de câble sous-marin qui leur permettra d’être moins dépendants des gringos.

L’embargo économique tous azimuts des Etats-Unis, qui provoque des difficultés aux dépens du peuple cubain, est toujours en place. Voici ChangeMan lors d’une récente conférence de presse :

Journaliste : merci M. le Président. Vous avez entendu de nombreux dirigeants d’Amérique latine dire qu’ils voulaient la levée de l’embargo contre Cuba. Vous avez dit que son maintien constituait un moyen de pression important. Mais en 2004, vous étiez en faveur de la levée de l’embargo. Vous avez dit qu’il n’avait pas réussi à améliorer le niveau de vie des gens, qu’il faisait souffrir les innocents, et qu’il était temps de reconnaître que cette politique avait échoué. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’opinion ?

Président : Eh bien, 2004, ça parait loin. Qu’est-ce que je faisais en 2004 ?

Journaliste : vous vous présentiez au Sénat.

Président : C’était pendant – je me présentais au Sénat. C’est ça.

(6)Oui, c’est ça. Il ne faut pas confondre rhétorique de campagne électorale et le monde réel de ChangeMan.

Le cas des Cinq Cubains est un autre exemple où ChangeMan pourrait porter secours. Ce détournement scandaleux de la Justice où Cinq Cubains, envoyés aux Etats-Unis pour tenter d’empêcher de futures attaques terroristes contre Cuba organisées par les anticastristes en Floride, ont été eux-mêmes été arrêtés par le FBI sur la base d’informations fournies par le gouvernement cubain comme contribution à la lutte contre le terrorisme. (7)

Les Cinq Cubains sont en prison aux Etats-Unis depuis plus de 10 ans. Vers le 15 juin, la Cour Suprême doit rendre une décision quant à la recevabilité de leur appel. L’administration Clinton les a fait arrêter. L’administration Bush a poursuivi la persécution froide, cruelle et sans fondements pendant huit années de plus. Mais voici l’administration ChangeMan. Youpi ! Oh... à la fin du mois de mai, l’administration ChangeMan a demandé à la Cour de rejeter la demande des Cinq, et le 2 juin, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a déclaré lors d’une réunion de l’Organisation des Etats Américains : « je veux insister sur le fait que les Etats-Unis sous l’administration Obama a adopté une politique totalement différente envers Cuba. » (8)

Une autre occasion pour ChangeMan de voler au secours concerne encore Cuba – la fermeture de la prison de Guantanamo. Mais notre héros une fois de plus montre un manque de courage politique et d’imagination. S’il existe vraiment des éléments qui indiquent que certains détenus représentent un réel danger, qu’on les juge devant un tribunal civil aux Etats-Unis, qu’ils puissent jouir de leurs droits, d’une véritable défense, en rejetant tous les éléments à charge gardés secrets et les aveux obtenus sous la torture. S’ils sont déclarés coupables – et avec un jury américain dans un procès pour « terrorisme », ce serait probablement le cas – qu’on les emprisonne dans une des prisons de haute sécurité des Etats-Unis, qui hébergent déjà 355 hommes qualifiés de « terroristes ». (9) Les nouveaux venus ne représenteront pas plus un danger que ceux qui y sont déjà enfermés.

Cependant, s’ils sont déclarés innocents, alors qu’on les libère. Ce qui serait beaucoup plus simple que de leur trouver un pays d’accueil, y compris les Etats-Unis. Jusqu’à présent, Washington a sans cesse répété au monde entier qu’ils étaient « de la pire espèce ». Il n’est pas étonnant alors qu’aucun pays n’accepte de les accueillir. Mais s’ils sont jugés et acquittés, la situation serait totalement différente.

Alors, M. Obama, on attend votre coup de fil.

Cela fait partie de l’idéologie de l’Amérique que de faire semblant qu’elle n’a pas d’idéologie.

Oh ! Une femme vient d’être nommée à la Cour Suprême de Justice. Une femme dont les parents sont originaires de Porto Rico. Une Latina ! Une juge latina à la Cour Suprême ! Hourrah pour l’Amérique.

Qu’est-ce que ça peut bien nous faire ? Clarence Thomas est juge à la Cour Suprême. Il est noir. Il est aussi réactionnaire qu’il est possible de l’être. Tout le monde devrait s’en ficher que Sonia Sotomayor soit une femme aux origines latino américaines. La seule chose qui importe c’est sa politique. Son idéologie. Ses positions sur d’importantes questions sociales et politiques. Oui, je sais, nous sommes en train de parler de la Loi, sa majesté la Loi, de juges qui sont des sages, des sages impartiaux, qui étudient les subtilités et l’histoire de la Loi, des experts sur la Constitution des Etats-Unis, insensibles et au-dessus des chamailleries partisanes, qui tiennent compte de la jurisprudence et définissent le cadre des jugements futurs.

N’en croyez pas un mot. Cela pourrait être vrai dans les rares affaires présentées devant la Cour Suprême qui ne touchent à aucune question idéologique. A part ça, les juges sont partiaux comme tout être humain, nommés par un président partial, et confirmés par des membres partiaux du Sénat.

Patrick Martin faisait récemment remarquer sur le site World Socialist Web : « au cours des 12 dernières années, sous deux présidents Démocrates et un président Républicain, le poste de Secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères – ndt) a été occupé, dans l’ordre, par une femme blanche, un homme noir, une femme noire, une femme blanche. » (10) Et tous adoraient l’Empire. Lorsque l’Empire l’a demandé, ils ont bombardé, envahi et tué ; ils ont renversé, occupé, torturé et menti ; et ils ont tous prêté allégeance à Israël et à leurs multinationales.

Nous voilà à présent avec un président noir. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est ni Martin Luther King, ni Malcolm X, ni Stokely Carmichael. Ses décisions et ses nominations ont toutes été effectuées dans le cadre d’une politique légèrement à gauche du centre ou franchement conservatrice et impérialiste, à droite. Il réchigne plus à être qualifié de progressiste - où d’être surpris à collaborer avec eux - que d’être qualifié de conservateur. L’Equipe Obama considère la gauche comme une vieille tante excentrique qui se pointe régulièrement aux réunions de famille et qui met tout le monde mal à l’aise et que tout le monde voudrait voir partir.

L’Amérique, et le monde, doivent devenir des adultes. Oubliez la couleur de la personne. Oubliez sa race. Oubliez son sexe. Oubliez ses orientations sexuelles. Oubliez même sa classe sociale d’origine. Et observez la classe sociale que la personne sert. Et comprenez que cette personne ne serait pas dans la position où elle se trouve, ni nominée à une telle position, s’il y avait le moindre doute sur sa loyauté envers les principes capitalistes ou la domination américaine sur le monde.

Il importe peu aussi que le président s’exprime en phrases semi-articulées d’une façon comique ou s’il arrive à faire des phrases complètes et grammaticalement correctes. Gardez un oeil sur sa politique.

Obama

Aux nombreux fans de Barack Obama, à gauche, au centre, à droite, et aux Obamaniacs apolitiques, mon conseil est le suivant : lisez Being there de Jerzy Kosinski, ou regardez le film avec Peter Sellers. Lisez aussi Les Nouveaux Habits de l’Empereur de Hans Christian Andersen.

« Les hommes sombrent collectivement dans la folie, mais ne retrouvent la raison qu’individuellement. » - Charles Mackay, journaliste écossais du 19ème siècle.


Lire l'article original en anglais : Media Disinformation and the "Iranian Threat", The great, international, demonic, truly frightening Iranian threat,
http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid..., publié le 5 juin 2009.

Traduction : VD pour le Grand Soir http://www.legrandsoir.info.

Notes

1. Washington Post, May 26, 2009 book review

2. Washington Post, May 15, 2009

3. Associated Press, December 12, 2009

4. Associated Press, June 2, 2009

5. Does Google Censor Cuba ?
http://www.juventudrebelde.co.cu/cuba/2007-09-29/does-goo...

6. White House Press Office, April 19, 2009

7. Cuban Political Prisoners ... in the United States
http://www.killinghope.org/bblum6/polpris.htm
en français http://viktor.dedaj.perso.neuf.fr/spip.php?article211

8. Washington Post, June 3, 2009.

9. "There Are Already 355 Terrorists in American Prisons", Slate Magazine, May 29, 2009
http://www.slate.com/id/2219268/

10. "The fundamental social division is class, not race or gender", World Socialist Web Site, May 28, 2009
http://www.wsws.org/articles/2009/may2009/pers-m28.shtml


William Blum est l’auteur de :

- Killing Hope : US Military and CIA Interventions Since World War 2 (en français : “Guerres Scélérates...”, éd. Parangon)

http://www.legrandsoir.info/Les-guerres-scelerates-interv...

- Rogue State : A Guide to the World’s Only Superpower (en français : “Etat Voyou” éd. Parangon)

- West-Bloc Dissident : A Cold War Memoir

- Freeing the World to Death : Essays on the American Empire