07.11.2007

Ils pensaient qu'ils étaient libres

e7414b69702e18ce30270bf8e85dc155.gifMais alors c'était trop tard

«Personne ne semble s'être aperçu » a dit l'un de mes collègues, un philologue, « du fossé grandissant, après 1933, entre le gouvernement et le peuple, ici en Allemagne. Et il s'est élargi. Vous savez cela ne rapproche pas le peuple de son gouvernement qu'on lui dise que c'est le gouvernement du peuple, une vraie démocratie, ou d'être enrôlé dans la défense civile, ou même de voter. Tout ceci n'a rien à voir avec le fait de savoir qu'on gouverne.

« Ce qui est arrivé c'est que les gens se sont graduellement habitués, petit à petit, à être mis au courant de décisions prises en secret, on leur a fait croire que la situation était trop compliquée et donc que le gouvernement devait agir sur la base d'informations que les gens ne pouvaient pas comprendre, ou, des informations tellement dangereuses que, même si les gens pouvaient les comprendre, elles ne pouvaient être rendues publiques à cause de la sécurité nationale. Et leur sentiment d'identification avec Hitler, leur confiance en lui, a permis que ce fossé s'élargisse et a rassuré ceux qui autrement se seraient inquiétés.

« Cette séparation du gouvernement d'avec le peuple, l'élargissement de ce fossé, s'est faite si graduellement et de façon si peu perceptible, chaque avancée déguisée (peut être même pas intentionnellement) comme mesure temporaire d'urgence ou associée à une allégeance patriotique vraie ou à de vrais objectifs sociaux. Et toutes les crises et les réformes (réformes réelles incluses) occupaient tellement les gens qu'ils n'ont pas vu le lent mouvement sous-jacent d'un processus complet de gouvernement devenant de plus en plus distant.

« Vous me comprendrez quand je dis que mon mode de vie était celui de quelqu'un appartenant à la casse moyenne supérieure allemande. C'était tout ce qui comptait pour moi. J'étais un universitaire, un spécialiste. Puis, brusquement, je m'affairais à toutes ces nouvelles activités, alors que l'université était plongée dans cette nouvelle situation ; rencontres, conférences, interviews, cérémonies, et, par-dessus tout, des publications devaient être rédigées, des rapports, des bibliographies, des listes, des questionnaires. Et en plus de cela, il y avait les demandes dans la communauté, les choses qu'on devait, dont « on attendait » qu'on y participe, qui n'étaient pas là avant, ou n'étaient pas importantes avant. Bien sûr c'était tout un circuit, mais cela consommait l'énergie de chacun, s'ajoutant au travail qu'on voulait vraiment accomplir. Vous pouvez voir comment c'était facile alors de ne pas penser aux choses fondamentales. On n'en avait pas le temps.


« Ceci » disais-je sont les mots de mon ami le boulanger. « On n'avait pas le temps de penser. Il se passait tellement de choses. »

« Votre ami le boulanger avait raison » a dit mon collègue. « La dictature et tout le processus de son installation et de son fonctionnement, c'était avant tout de divertir. Cela fournissait une excuse de ne pas penser pour les gens qui de toute façon ne voulaient pas penser. Je ne parle pas de vos « petites gens » votre boulanger et autres ; je parle de mes collègues et de moi-même, des personnes de savoir, figurez-vous. La plupart d'entre nous ne voulaient pas penser à des choses fondamentales et ne l'avaient jamais fait. Il n'y en avait pas besoin. Le nazisme nous fournissait des choses fondamentales épouvantables sur lesquelles penser, - nous les gens décents, et ils nous maintenaient tellement occupés avec les changements continuels et les « crises » et si fascinés, oui, fascinés, par les machinations des « ennemis de la nation » de l'extérieur et de l'intérieur, que nous n'avions pas le temps de penser à ces choses effrayantes qui grandissaient, petit à petit, tout autour de nous. Inconsciemment, je suppose, nous étions reconnaissants. Qui veut penser ?

« Vivre ce processus c'est être absolument incapable de s'en apercevoir – s'il vous plaît essayer de me croire – sauf si quelqu'un a une bien plus grande conscience politique, une acuité, que la plupart d'entre nous n'ont jamais eu l'occasion de développer. Chaque avancée était si petite si inconséquente, si bien expliquée ou, parfois « regrettée  », que, sauf si quelqu'un était complètement étranger à tout le processus depuis le début, sauf si quelqu'un avait compris tout ce que ceci voulait dire en principe, ce à quoi devait conduire toutes ces « petites mesures » qu'aucun « allemand patriotique » ne pouvait dénigrer, ce processus on ne le voyait pas se développer de jour en jour, pas plus qu'un fermier dans son champ ne voit pousser son blé. Un jour, il dépasse sa tête.

« Comment ceci peut –il être évité parmi les gens ordinaires, même les gens ordinaires très éduqués ? Franchement je ne sais pas. Je ne vois pas comment, même maintenant. Souvent, souvent depuis que tout cela est arrivé j'ai pesé ces deux grandes maximes « Principiis obsta et Finem respice » - Résister aux commencements et Envisager la fin ». Mais pour résister on doit pouvoir prévoir la fin, où même voir les commencements. On doit prévoir la fin clairement et avec certitude, et comment cela se fera, par des hommes ordinaires ou même des hommes extraordinaires ? Les choses pourraient. Et tout le monde compte sur ce pourraient.

« Vos  « petites gens », vos amis nazis, n'étaient pas en principe contre le national socialisme. Des hommes comme moi, qui l'étaient, sont, les plus grands coupables, non pas parce que nous savions plus (ce serait trop dire) mais parce que nous comprenions mieux. Le Pasteur Niemöller a parlé pour les milliers et milliers d'hommes comme moi quand il a parlé ( trop modestement de lui-même) et a dit que quand les nazis ont attaqué les communistes, il était un peu gêné, mais après tout il n'était pas communiste, et ainsi il n'a rien fait, et puis ils ont attaqué les socialistes, et il se sentit un peu plus gêné, mais là aussi il n'était pas socialiste, et il n'a rien fait, et puis les écoles, la presse, les juifs, et ainsi de suite, et il continuait à se sentir malalaise, mais il n'a toujours rien fait. Et puis ils ont attaqué l'église, et c'était un homme d'église, et il a fait quelque chose mais c'était trop tard. »

« Oui » j'ai dit.

« Vous voyez » mon collègue a continué, « on ne vois pas exactement où, comment bouger ». Croyez moi c'est vrai. Chaque acte, chaque évènement est pire que le précédent, mais juste un peu plus mauvais. Vous attendez pour le suivant, puis le suivant. Vous attendez un grand évènement qui choque, pensant que , quand un tel choc arrivera, les autres vous rejoindront pour résister d'une manière ou d'une autre. Vous ne voulez pas agir, ou même parler, seul, vous ne « voulez pas sortir du rang pour faire des histoires ». Pourquoi pas ? Vous n'avez pas l'habitude de le faire. Et ce n'est pas seulement la peur, la peur de se trouver seul, qui vous retient, c'est aussi une véritable incertitude.

« L'incertitude est un facteur très important, et, au lieu de diminuer alors que le temps passe, elle augmente. Dehors, dans les rues, dans la communauté générale, « tout le monde » est heureux. On n'entend aucune protestation, et on n'en voit certainement aucune. Vous savez en France ou en Italie, il y aurait des slogans contre le gouvernement peints sur les murs et les palissades, en Allemagne, en dehors des grandes villes, peut être, il n'y avait même pas cela. Dans votre communauté universitaire, dans votre propre communauté, vous parlez en privé avec vos collègues, certains d'entre eux ressentant certainement ce que vous ressentez ; mais qu'est-ce qu'ils disent : « la situation n'est pas si mauvaise » ou « vous vous imaginez des choses » ou « vous êtes un alarmiste ».

« Et vous êtes un alarmiste. Vous dite que cela va conduire à ceci, mais vous ne pouvez pas le prouver. Ce sont les débuts, oui ; mais comment en êtes vous sûr quand vous ne connaissez pas la fin, et comment le savez vous, ou même vous vous perdez en conjoncture sur la fin ? D'un côté vos ennemis, la loi, le régime, le Parti vous intimident. De l'autre, vos collègues vous traitent de pessimiste ou même de névrosé. Il ne vous reste que vos plus proches amis qui naturellement ont toujours pensé comme vous.

« Mais vous avez moins d'amis maintenant. Certains se sont réorientés vers autre chose ou se sont plongès dans leur travail. Vous n'en voyez plus autant lors des rencontres et des rassemblements. Les groupes informels diminuent en taille, la fréquentation dans les petites organisations baisse, et les organisations elle-même se réduisent. Maintenant dans les petites recnontres avec vos anciens amis, vous avez le sentiment de vous parler à vous-même, que vous êtes isolé de la réalité des choses. Ceci affaiblit votre confiance encore un peu plus et sert encore plus de déterrent pour, pour faire quoi ? C'est constamment clair que si vous allez faire quelque chose, vous devez créer l'occasion de le faire, et, alors vous êtes évidemment un agitateur. Donc vous attendez, et vous attendez.

« Mais le grand évènement qui choque, quand des dizaines, des milliers vous rejoindront n'arrive jamais. C'est la difficulté. C'est le dernier et le pire des actes du régime était arrivé juste après le premier et le plus petit, des milliers, oui des millions, auraient été suffisamment choqués, si, disons, le gazage des juifs en 43 était arrivé juste après les auto collants « affaires allemandes » apparus sur les vitrines des boutiques non juives en 33. Mais bien sûr ce n'est pas comme cela que c'est arrivé. Entre les deux il y a eu certaines de ces petites avancées, certaines d'entre elles imperceptibles, chacune d'entre elles vous préparant à ne pas être choqué par la suivante. Le C n'est pas si pire que le B, et, si vous ne vous êtes pas opposé pour B, pourquoi le faire pour C, Et ainsi de suite jusqu'à D.

« Et un jour, trop tard, vos principes, si vous en teniez compte, tout cela vous rattrape. Le poids de votre propre duplicité est devenu trop lourd, et un incident mineur, dans mon cas mon petit garçon, à peine plus âgé qu'un nourrisson, disant « cochon de juif », fait tout chavirer, et vous voyez que tout, tout, a changé et change complètement sous votre nez. Le monde dans lequel vous vivez – votre nation, votre peuple – n'est pas du tout le monde dans lequel vous êtes né. Les formes sont toutes là, inchangées, toutes rassurantes, les maisons, les boutiques, les emplois, le temps des repas, les visites, les concerts, le cinéma, les vacances. Mais l'esprit, auquel vous n'avez jamais prêté attention parce que vous l'identifiiez avec ces apparences a changé. Maintenant vous vivez dans un monde de haine et de peur, et les gens qui haïssent et ont peur ne le savent même pas eux–mêmes, quand chacun est transformé, personne ne l'est. Maintenant vous vivez dans un système qui règne sans responsabilité même pas devant Dieu. Ce n'était pas l'intention du système lui-même au départ, mais pour se maintenir il a du aller jusqu'au bout.

« Vous avez vous-même été presque jusqu'au bout. La vie est un processus continu, un écoulement, et non pas une succession d'actes et d'évènements. Elle coule à un autre niveau vous transportant avec elle sans aucun effort de votre part. A ce nouveau niveau vous vivez, vous avez vécu chaque jour plus confortablement, avec des nouvelles valeurs morales, des nouveaux principes. Vous avez acceptez des choses que vous n'auriez pas acceptées il y a cinq ans, il y a un an, des choses que votre père, même en Allemagne, n'aurait pu imaginer.

« Soudain tout cela s'écroule, d'un seul coup. Vous voyez ce que vous êtes, ce que vous avez fait, ou plus précisément, ce que vous n'avez pas fait. (car c'est tout ce qui nous était demandé à tous : ne rien faire). Vous vous souvenez de vos précédentes rencontres à votre département à l'université, quand si l'un d'entre vous s'était levé, les autres se seraient levés peut être, mais personne ne s'était levé. Un petit problème, celui d'engager cet homme ou celui là, et vous avez engagé celui-ci plutôt que celui-là. Vous vous souvenez de tout maintenant, et votre cœur se brise. Trop tard. Vous vous être compromis bien au-delà de pouvoir rattraper les choses.

« Et puis quoi ? Vous devez vous tirer une balle. Quelques-uns l'ont fait. Ou « ajuster » vos principes. Beaucoup ont essayé, et certains, je suppose, y sont parvenu ; cependant, pas moi. Ou apprendre à vivre le reste de votre vie avec votre honte. Cette dernière solution est la plus proche, dans ces circonstances, de l'héroïsme : la honte. Beaucoup d'allemands sont devenus ce pauvre genre de héros, beaucoup plus je pense que le monde n'en a conscience ou ne prend la peine d'en avoir conscience. »

Je n'ai rien dit, je ne pensais à rien pour répondre.

« Je peux vous parler » a continué mon collègue « d'un homme à Leipzig, un juge ; il n'était pas un nazi, sauf théoriquement, mais il n'était certainement pas anti nazi. C'était juste un juge. En 42, ou 43, début 43, je pense que c'est arrivé, un juif a été jugé devant lui dans un cas impliquant, mais seulement accidentellement, des relations avec une femme « aryenne ». C'était un « tort causé à la race » quelque chose que le parti tenait absolument à punir. Dans ce cas, à la barre, le juge avait le pouvoir de condamné l'homme pour une offense « non raciale » et l'envoyer dans une prison ordinaire pour une longue période, le sauvant ainsi du « processus » du parti, ce qui voulait dire un camp de concentration, ou plus probablement la déportation et la mort. Mais l'homme était innocent d'une accusation « non raciale » selon l'opinion du juge, et ainsi, comme juge honnête, il l'a acquitté. Bien sûr, le Parti s'est emparé du juif dés qu'il est sorti du tribunal. »

« Et le juge ? »

« Oui le juge. Il n'a pas pu évacuer ce cas de sa conscience, un cas, où, remarquez, il avait acquitté un homme innocent. Il a pensé qu'il aurait du le condamner et le sauver du Parti, mais comment pouvait-il condamner un homme innocent ? Cela lui pesait de plus en plus et il a du en parler, d'abord à sa famille, puis à ses amis, et puis à des relations. (C'est comme cela que j'en ai entendu parler). Apres le Putsch de 44 il l'ont arrêté. Ensuite je ne sais pas. »

Je n'ai rien dit.

« Une fois que la guerre a commencé » mon collègue a poursuivi, contre « la résistance, la protestation, la critique, les plaintes, les sanctions les plus sévères ont été amplifiées. Une absence d'enthousiasme, ou ne pas manifester d'enthousiasme en public, était considéré comme du « défaitisme ». Vous supposez qu'il y a des listes de ceux dont on s'occupera « plus tard » après la victoire. Goebbels là-dessus était aussi très intelligent. Il promettait continuellement une « orgie de victoire » pour « s'occuper de ceux » qui pensaient que leur « attitude de trahison » avait échappé à l'attention. Et il était sérieux sur ce point, ce n'était pas juste de la propagande. Et cela suffisait à mettre un terme à toute incertitude.

« Une fois que la guerre a commencé, le gouvernement pouvait faire tout ce qui est « nécessaire » pour la gagner; il en a été ainsi avec la « solution finale » du problème juif, dont parlaient en permanence les nazis mais qu'ils n'avaient jamais osé entreprendre jusqu'à ce que la « guerre » et ses « nécessités » leur fassent comprendre qu'ils pourraient le faire et s'en tirer à bon compte. Les gens à l'étranger qui pensaient que la guerre contre Hitler aiderait les juifs avaient tort. Et les gens en Allemagne qui, une fois la guerre commencée, pensaient encore se plaindre, protester ou résister, pariaient sur la défaite des allemands. C'était un pari à long terme. Peu y ont survécu. »



Extraits des pages 166-73 de “They Thought They Were Free : The Germans", 1933-45 de Milton Mayer, publié par University of Chicago Press. ©1955, 1966, 368 pages. ISBN: 0-226-51192-8. All rights reserved.

Traduction bénévole pour information à caractère non commercial, Mireille Delamarre www.planetenonviolence.org

Source : informationclearinghouse.info

Dessin : Jean Pierre Petit  

18.08.2007

Allemagne 1933, USA 2000, France 2007, douces dérives vers le fascisme

Le document suivant est la traduction d'un article rédigé par Bernard Weiner et publié dans "The Crisis Papers" le lundi 9 juin 2003.

 

L'Allemagne de 1933 : la douce dérive vers le fascisme. 

 

Si les Emails que je reçois disent vrai, un bon nombre de gens se demandent s’ils vivent dans l’Amérique de 2003 ou dans l’Allemagne de 1933.

Toutes deux se focalisent sur le nationalisme, la militarisation de la société, l’identification du dirigeant à la nation, un état permanent de peur et d’anxiété renforcé par les autorités, des lois répressives qui empêchent le bon fonctionnement des garanties apportées par la Constitution, des guerres d’agression lancées contre des nations plus faibles, le désir d’assumer une hégémonie mondiale, la fusion des intérêts des entreprises et de ceux du gouvernement, de vastes campagnes médiatiques de propagande, une population qui a tendance à croire les slogans et les mensonges qui lui sont dispensés sans poser trop de questions, une opposition timorée qui conteste à peine une témérité sans scrupule à l’étranger et une politique intérieure de l’état policier, etc. etc.

The parallels are not exact, of course; America in 2003 and Germany seventy years earlier are not the same, and Bush certainly is not Adolf Hitler. But there are enough disquieting similarities in the two periods at least to see what we can learn -- cautionary tales, as it were -- and then figure out what to do with our knowledge.

L’analogie n’est évidemment pas parfaite, les Etats Unis de 2003 et l’Allemagne d’il y a soixante dix ans ne sont pas les mêmes, et Bush n’est certainement pas Adolf Hitler. Mais il existe suffisamment de similitudes dérangeantes entre ces deux périodes pour que nous regardions au moins ce que nous pouvons en apprendre-- comme s’il s’agissait de contes prémonitoires -- et puis que nous imaginions ce que nous pouvons faire de ces connaissances.

Le vernis de la civilisation est fin. Nous savons cela grâce à nos propres observations, et à divers auteurs – de Shakespeare à Sinclair Lewis (« It Can’t happen Here »)[1] – qui nous ont montré combien les populations peuvent être aisément manipulées par des dirigeants jouant avec dextérité des émotions patriotiques ou des sentiments nationalistes ou d’appartenance raciale.

Des pans entiers de populations, tout comme des individus, peuvent devenir à l’occasion irrationnels – parfois pour une brève période, parfois pour des décennies. L’ambition, la haine, la peur peuvent faire disparaître le meilleur d’eux-mêmes, et de grossiers mensonges proférés par leurs dirigeants peuvent induire en erreur leurs esprits habituellement rationnels. Cela s’est produit, cela se produit, et cela continuera à se produire.

L’un des exemples les plus repoussants et les plus horribles d’une nation entière sombrant dans la folie nationaliste est probablement celui de l’Allemagne d’Hitler entre 1933 et 1945. La guerre mondiale qui en découla fut désastreuse, et entraîna plus de 40.000.000 de morts.

Une bonne partie de ce que nous savons sur ce processus qui eut lieu en Allemagne nous vient généralement plusieurs années plus tard à travers des livres écrits post facto, qui analysent rétrospectivement cette horreur. Il existe très peu d’exemples de récits écrits depuis l’intérieur au moment même où les événements se produisaient.

Un de ces livres est « Defying Hitler »[2] il fut écrit par le journaliste/auteur allemand Sebastian Haffner. Le manuscrit fut retrouvé, caché dans un tiroir, par le fils d’Haffner en 1999 après la mort de son père à l’âge de 91 ans. Publié en 2000, ce livre devint immédiatement un best-seller en Allemagne et fut publié l’année dernière[3] en anglais, traduit par le fils, Olivier Pretzel (le nom initial de son père était Raymund Pretzel, c’est sous le nom de Sebastian Haffner qu’il connut une carrière particulièrement brillante, écrivant en Angleterre pendant la guerre et ensuite de nouveau en Allemagne. Il fut l’auteur de « From Bismarck to Hitler »[4] et « The Meaning of Hitler »[5], parmi de nombreuses autres œuvres).

« Defying Hitler » est un récit de société écrit avec brio, il fut entamé (et se termina brutalement) en 1939, même s’il fournit au lecteur des informations sur l’histoire allemande remontant jusqu’à la Première guerre mondiale, il se focalise principalement sur l’année 1933, lorsque Hitler obtint le pouvoir, Haffner était un étudiant en droit âgé de 25 ans, effectuant un stage afin de rejoindre les tribunaux allemands en tant que jeune administrateur.

Vous êtes saisi d’étonnement en lisant cet ouvrage, il y a une telle perspective historique, de telles descriptions de ce qui se produisait alors et prédictions de ce qui allait se produire, tellement d’analyses sur ce qui amena tant d’allemands ordinaires à rejoindre ou à accepter le programme nazi – comment quelqu’un d’aussi jeune pouvait il être aussi lucide au milieu de la brutalité sordide qu’était le nazisme ? (En effet, certaines critiques affirmèrent que Haffner devaient avoir réécrit son livre des décennies plus tard, chaque page du manuscrit original furent envoyées à des laboratoires, qui confirmèrent que celui-ci avait effectivement été écrit en 1939).

L’INDIVIDU AU SEIN DE LA SOCIETE

Ce qui distingue « Defying Hitler » en plus d’une écriture superbe, est la focalisation d’Haffner sur les petites gens comme lui, plutôt que sur les machinations des dirigeants. Il veut explorer comment les Allemands ordinaires, en particulier les non nazis et les anti-nazis, se laissèrent dévorer corps et âmes par la gueule du monstre hitlérien.

Haffner émet occasionnellement des analyses globales concernant les traits de caractère allemands (« comme Bismarck le remarqua à une occasion dans un discours resté célèbre, le courage moral est, dans tous les cas, une vertu rare en Allemagne, toutefois elle disparaît totalement lorsque un Allemand revêt un uniforme »), mais il consacre une bonne partie de son attention à la question de la responsabilité personnelle. Si vous lisez les livres d’histoire ordinaires, dit-il, « vous avez l’impression que pas plus de quelques douzaines d’individus sont impliquées, individus qui se retrouvent à la barre du navire qu’est l’état et dont les actes et les décisions constituent ce que nous appelons l’histoire ».

« Selon cette analyse, l’histoire de la décennie actuelle [les années trente] est une sorte de partie d’échecs entre Hitler, Mussolini, Chiang Kai-shek, Roosevelt, Chamberlain, Daladier, et quantité d’autres personnages dont les noms sont sur toutes les lèvres. Nous les anonymes semblons être au mieux les objets de l’histoire, des pions sur l’échiquier, qui peuvent être déplacés ou laissés à leur place, sacrifiés ou capturés, mais dont les vies, quelques soient leurs intérêts, prennent place dans un monde totalement différent, sans lien avec ce qui se passe sur l’échiquier. »

« …cela peut sembler paradoxal mais c’est pourtant la simple vérité, de déclarer qu’au contraire, les événements historiques décisifs prennent place parmi nous, les foules anonymes. Les dictateurs les plus puissants, les ministres et les généraux se retrouvent désarmés face à des décisions prises simultanément par les individus et presque inconsciemment par la population dans son ensemble… Les décisions qui influent sur le cours de l’histoire proviennent des expériences personnelles de milliers voire de millions d’individus »

L’ENIGME DE L’ASCENSION D’HITLER

Haffner tente de résoudre l’énigme concernant combien le fascisme fut aisément accepté au sein du troisième Reich d’Hitler. En mars 1933, une majorité de citoyens allemands ne vota pas pour Hitler. « Qu’arriva-t-il à cette majorité ? Sont ils morts ? Disparurent-ils de la surface de la Terre ? Devinrent-ils nazis sur le tard ? Comment est il possible qu’il n’y eut pas la moindre réaction de leur part » alors qu’Hitler nommé Chancelier par les autorités, commença lentement puis plus rapidement à renforcer son pouvoir et à mener l’Allemagne depuis un état démocratique vers le totalitarisme ?

Tout au long de ce processus, Hitler proposa ou en fait promulgua des lois qui grevèrent la liberté des citoyens allemands – ciblant en général des pans faibles et vulnérables de la société (les syndicalistes, les communistes, les juifs, les handicapés mentaux, et les populations similaires) – peu d’individus dirent ou firent quoique ce soit pour montrer leur désaccord de fond. Pendant les premiers jours, lorsqu’en de rares occasions une réaction négative concertée apparaissait, Hitler faisait quelques pas en arrière. Et puis les nazis devinrent plus radicaux et voraces alors qu’ils continuaient à dépouiller la société civile. De nombreux Allemands (dont certains des premiers industriels qui soutinrent Hitler) étaient convaincus que le nazisme allait s’effondrer car il devenait de plus en plus extrémiste ; d’autres choisirent le déni. Il était facile de regarder dans l’autre direction.

Haffner comprit ce qui commençait à se tramer, mais il se retrancha dans ses études de droit. Même lorsque les chemises brunes frappaient et tuaient des gens dans les rues, les tribunaux dans lesquels il travaillait demeuraient de solides bastions défendant les principes démocratiques traditionnels. Et puis un jour, les nazis pénétrèrent tout simplement dans les bâtiments du tribunal de Berlin et prirent le contrôle du système juridique allemand. Haffner fut secoué jusqu’à la mœlle, mais il continua à étudier jusqu’à ses examens finaux.

Peu de temps après, Haffner et les étudiants de sa promotion furent envoyés dans une sorte de camp de formation pour y recevoir des enseignements idéologiques et militaires. Haffner, qui était un chrétien anti-nazi, se retrouva, à son plus grand étonnement et horrifié, en train de porter des bottes de soldat, une svastika et d’apprendre à tuer.

Dans un monologue intérieur, Haffner déclare : Il y a des choses que je ne devrai jamais faire : ne jamais dire quelque chose dont j’aurais plus tard honte. Il est acceptable de tirer sur des cibles mais pas sur des gens. Je ne dois pas me compromettre, ou vendre mon âme… Oh mon Dieu : il m’est apparu que j’avais déjà capitulé et tout perdu. Je portai un uniforme et un brassard orné d’une svastika. J’étais au garde-à-vous et je nettoyai mon arme… Mais cela ne compte pas : ce n’est pas moi qui ai fait cela, c’était un jeu et je jouai un rôle.

"Only what if, dear God, there was some court that did not recognize this defense, but simply wrote down everything as it happened; that did not look into my heart, but simply noted the swastika armband? Before that court I was in a wretched position. Dear God, where had I gone wrong? What should I say to the judge who asked, 'You wear a swastika armband and say that you do not want to. Then why do you wear it?'"

« Et si seulement, mon Dieu, il existait un tribunal qui n’accepta pas ce plaidoyer-là, mais nota simplement tout ce qui s’est déroulé, qui ne regarda pas ce j’ai dans mon coeur, mais remarque seulement le brassard avec la svastika ? Face à ce tribunal-là je serais dans une situation misérable. Mon Dieu, à quel moment me suis-je perdu ? Que devrais je dire au juge qui me demandait, ‘vous portez un brassard orné d’une svastika et vous déclarez que vous ne le voulez pas. Alors pourquoi le portez vous ?’ »

La propagande, la politique et la terreur nazies avaient détruit les réseaux traditionnels d’entraide. Vous ne saviez pas avec certitude à qui accorder votre confiance. Quiconque pouvait être lié au gouvernement, ou devenir informateur pour sauver sa vie. Et ainsi les bras s’élevaient dans un salut nazi, des chansons militaires étaient entonnées pendant les rassemblements et dans les rues, « chacun d’entre nous incarnait la Gestapo pour l’autre ». Avec la peur, l’individualisme disparut, laissant la plupart des citoyens dépendant de leur dirigeant, ou de leurs unités militaires, qui représentaient la camaraderie proposée par le fascisme.

DES MILLIONS DE MARKS POUR UN BOUT DE PAIN

Et puis il y avait le facteur économique, la terreur de ne pas avoir d’argent pour vivre. Il est difficile de comprendre ou d’accepter la description que fait Haffner de la crise hyper inflationniste : « aucune nation n’a vécu quelque chose de comparable aux événements qui eurent lieu en Allemagne en 1923. Toutes les nations connurent la Grande guerre, et la plupart d’entre elles ont également connu des révolutions, des crises sociales, des grèves, des redistributions de la richesse, et des dévaluations monétaires. Aucune à part l’Allemagne n’a vécu les excès fantastiques et grotesques de tous ces événements ayant lieu en même temps, aucune n’a connu cette gigantesque danse carnavalesque de la mort, ces saturnales sanglantes et interminables, au cours desquelles non seulement l’argent mais toutes les références avaient perdu leurs valeurs.

 « …Tous ceux qui avaient épargné dans une banque ou possédaient des obligations virent leurs valeurs disparaître du jour au lendemain. Rapidement l’économie d’un cent pour les jours difficiles ou d’une immense fortune devint la même chose. Tout disparut… Un kilo de pommes de terre qui coûtait cinquante milles marks hier coûtait aujourd’hui cent milles marks. Un salaire de soixante cinq milles marks encaissé le vendredi précédent n’était plus suffisant pour acheter un paquet de cigarettes le mardi… En août, un dollar coûtait un million [de marks]… En septembre un million de marks n’avait plus de valeur réelle… A la fin octobre ce fut la même chose pour un milliard de marks… A nouveau l’atmosphère devint révolutionnaire. »

Lorsque les citoyens font face à une incertitude d’une telle ampleur – ainsi que la peur et la destruction qui vont de pair avec de tels traumatismes sociaux – un homme chevauchant un cheval blanc promettant de ramener l’ordre bénéficie d’un fort crédit, même aux yeux de certains des démocrates les plus radicaux.

Il y eut d’autres ingrédients qui participèrent à l’élixir fasciste : les conditions humiliantes du Traité de Versailles qui furent imposées à l’Allemagne à l’issue de la Première guerre mondiale, la propagande incessante menée par les médias de masse, poussant les citoyens à être d’accord avec le gouvernement, la mentalité martiale qui s’infiltra au sein de la société. (« De 1914 à 1918 une génération d’écoliers allemands fit l’expérience quotidienne de la guerre comme étant un grand jeu exaltant et addictif entre les nations, qui apportait bien plus d’excitation et de satisfaction émotionnelle que tout ce que la paix pouvait offrir, et c’est là que [le nazisme] façonna ses fondamentaux :sa simplicité, son recours à l’imagination, et sa propension à l’action, mais aussi son intolérance et sa cruauté à l’égard des opposants internes… Finalement cela constitua aussi la source de l’attitude belligérante du nazisme à l’égard des états voisins. Les autres pays ne sont pas considérés comme des voisins, mais doivent être des ennemis, que cela leur plaise ou non. »)

Et puis il y a ce mysticisme inexplicable qui entoure un individu comme Hitler, qui hypnotise et prend des millions d’individus dans ses filets. « Si mon expérience en Allemagne m’a apprit une seule chose, c’est cela : Rathenau [qui dirigea un gouvernement progressiste en 1921-1922, et fut ensuite assassiné par des criminels antisémites] et Hitler sont les deux hommes qui excitèrent l’imagination du peuple allemand jusqu’à son paroxysme, l’un à travers sa culture inégalable et l’autre par son vice incommensurable. Tous deux, et c’est un point essentiel, provenaient de régions inaccessibles, depuis en quelque sorte l’ « au-delà ». Le premier venait d’un territoire de sublime spiritualité où les cultures vieilles de trois millénaires et deux continents se rencontrent, le second venait d’une jungle située bien au-delà des profondeurs où existent les horreurs les plus sordides, depuis un monde souterrain où les démons s’élèvent depuis les antichambres des petits bourgeois, depuis les taudis, depuis les latrines en préfabriqué, et depuis le champ du pendu. De leurs ‘au-delà’ respectifs, ils tirèrent une puissance ensorcelante, quelque soit leurs approches politiques. »

Lorsque le style agressif d’Hitler prenant sa source dans les puissances occultes -- avec toute sa méchanceté, son arrogance et ses menaces, jetant ses opposants en prison, les frappant, les tuant même – rencontra la culture démocratique traditionnelle, ceux qui se trouvaient à l’autre extrémité ne disposaient généralement pas des moyens pour combattre cette politique insensée. « C’est alors que le vrai mystère du phénomène Hitler commença à se dévoiler : le …. Et le mutisme étrange de ses opposants, qui ne pouvaient pas faire face à son comportement et se retrouvaient paralysés par le regard du basilic, incapable de voir que c’était l’enfer personnifié qui les challengeait. »

LA TECHNIQUE DU GROS MENSONGE

Et comment Haffner fit il si longtemps face à cette force menaçante qui se tenait devant lui ? « Ce qui me sauva fut…mon nez. J’ai un flair plutôt bien développé au sens figuratif du terme, ou pour l’exprimer différemment, un sens de la valeur (ou de l’absence de valeur !) des approches et des attitudes humaines, morales et politiques. Malheureusement ce sens fait presque totalement défaut à la plupart des Allemands. Les plus intelligents d’entre eux sont capables de tenir des discussions stupides avec leurs abstractions et leurs déductions, alors que le simple usage de leurs flairs leur indiquerait que quelque chose pue. »

Etant donné leur faiblesse constitutive et leur propension à avaler les grossiers mensonges les plus repoussants distillés par le ministre de la propagande et par les médias, les Allemands étaient des fruits attendant d’être cueillis par les récolteurs nazis. « Ils continuent à tomber pour un rien. Après tout cela, je ne vois pas comment l’on peut blâmer la majorité d’Allemands qui, en 1933, a cru que l’incendie du Reichtag était l’œuvre des communistes. [Le parlement brûla et un activiste communiste qui tombait à pic fut accusé, événement que les nazis utilisèrent comme prétexte pour mettre en œuvre les mesures de l’état policier à l’encontre de tout opposant.] Ce que l’on peut leur reprocher, et ce qui démontre pour la première fois durant l’ère nazie leur terrible faiblesse collective de caractère, est que cet événement put jouer le rôle de déclencheur. Avec cette submissivité grégaire le peuple Allemand accepta que, suite à l’incendie, chacun perde le peu de liberté personnelle et de dignité que leur assurait la Constitution, comme s’il s’agissait d’une conséquence nécessaire. »

En résumé, ce qui aurait du être un solide mouvement d’opposition politique et morale à la politique hitlérienne, accepta lâchement la destruction des institutions juridiques et celles garantes de l’harmonie sociale au sein de leur pays. Au sein de la société le résultat fut une claire évolution vers la politique hyperactive et musclée promue par les nazis, et les lancinants « colère et dégoût à l’égard de la lâche trahison commise par les propres dirigeants [de leur opposition] »

Bien entendu, la peur des actions de l’état policier était toujours présente. « Rejoignez la lutte pour éviter qu’elle vous écrase. D’autres aspects sont moins clairs comme l’allégresse, l’intoxication à travers l’unité, le magnétisme des masses. Nombre d’Allemands ressentaient également un besoin de vengeance à l’égard de ceux qui les avaient abandonnés. Il existait alors un mode de pensée singulier. ‘Aucun des pronostics des opposants au nazisme ne s’étaient réalisés. Ils déclaraient que les nazis ne pouvaient pas gagner. Pourtant ils avaient gagné. Donc l’opposition avait tort. Par conséquent les Nazis devaient avoir raison.’ Il existait aussi (en particulier parmi les intellectuels) la croyance selon laquelle ils pourraient changer le parti nazi et même en modifier la trajectoire, en le rejoignant. »

Tout cela correspond aux schémas psychologiques classiques, selon Haffner. « La seule chose qui manque est ce que l’on appelle chez les animaux ‘le sang’. Il s’agit d’un solide noyau intérieur qui ne peut être altéré par des pressions ou des forces extérieures, quelque chose de noble et de d’inébranlable, une réserve de fierté, de principes et de dignité disponible au cours des dernières heures de l’épreuves. Cet élément est absent chez les Allemands. En tant que nation ils sont malléables, non fiables, et dépourvus de substance. Cela fut démontré en mars 1933. Pendant le moment de vérité, lorsque les autres nations s’élevaient spontanément face aux événements, les Allemands s’écroulèrent collectivement et mollement. Ils baissèrent les bras et capitulèrent, et entrèrent en dépression nerveuse. Le résultat de cette dépression subie par des millions d’individus est la nation unifiée, prête à tout, qui représente aujourd’hui le cauchemar de toutes les autres nations. »

Haffner se lamente sur les crimes de l’administration nazie qui, étant donné la dépression nerveuse collective, ont très peu d’impact sur la population, qui semble accepter avec un haussement d’épaules tout ce qui est fait en son nom. « Il s’agissait d’un des aspects déconcertants des événements qui eurent lieu en Allemagne comme si les actes n’avaient pas d’auteurs, la souffrance pas de martyrs. Tout se déroule au milieu d’une sorte d’anesthésie. Des actes objectivement atroces produisent une réponse émotionnelle faible et malingre. Les meurtres sont commis comme des blagues d’écoliers. L’humiliation et la décadence morale sont acceptées comme des incidents mineurs. Même la mort sous la torture produit simplement la réponse ‘pas de chance’. »

LA DERIVE VERS LE FASCISME

Et ainsi il devint plus facile de se laisser simplement sombrer, toujours si lentement dans cette maladie collective, dans la complaisance avec le parti au pouvoir, même si l’état policier viole constamment la vie privée des citoyens. « Nous étions traqués jusqu’au dernier recoin de nos vies privées, dans tous les domaines de nos vies il y avait la débâcle, la panique et la fuite. Personne n’était capable de dire où cela s’arrêterait. En même temps on nous demandait, de ne pas nous rendre mais de renoncer. Juste un petit pacte avec le diable – et vous ne faisiez plus partie des proies capturées, au lieu de cela vous étiez l’un des chasseurs victorieux. »

Certainement que, Haffner et d’autres personnes comme lui perçurent leur propre chute dans la complicité avec les nazis, tandis que le sens de leur propre identité disparaissait. « Les choses était assez délibérément arrangées afin que l’individu ne dispose d’aucun choix. Ce que l’on représentait, nos opinions en ‘privé’ et en ‘réalité’, n’avaient aucune importance et était ignoré, gelè, en l’état. D’un autre côté, pendant les moments où on avait le loisir de penser à notre individualité … on avait le sentiment que ce qui se passait réellement, ce à quoi on participait mécaniquement, n’avait pas d’existence ou de validité réelle. C’était seulement pendant ces heures-là que l’on pouvait essayer de faire un bilan moral personnel et préparer une dernière posture de défense pour notre moi intime. »

Haffner se rapprochait du moment où il devrait décider de demeurer ou non au sein du troisième Reich. Mais la direction qu’il suivait était claire, et ses analyses devinrent de plus en plus sombres. « On dit que les Allemands sont subjugués. C’est à moitié vrai. Il y a aussi quelque chose d’autre, quelque chose de pire pour laquelle il n’existe pas de mots : ils sont ‘camaradisés’, une situation terriblement dangereuse. Ils sont envoûtés. Ils vivent une vie de drogués dans un monde imaginaire. Ils sont terriblement joyeux, mais terriblement rabaissés, tellement satisfaits d’eux-mêmes, mais si terriblement écoeurants, si fiers et pourtant si repoussants et si inhumains. Ils pensent qu’ils gravissent de hautes montagnes, lorsqu’en réalité ils rampent dans un marécage. Tant que l’envoûtement dure, il n’y a quasiment pas d’antidote. »

Il resta jusqu’en 1938. Juste avant la Deuxième guerre mondiale, Haffner quitta l’Allemagne pour l’Angleterre afin de rejoindre l’effort de guerre contre le fascisme. Il ne revint pas avant le milieu des années cinquante.

Ainsi, cher lecteur, examinez les descriptions de l’Allemagne des années 30 mentionnées ci-dessus, lorsque les nazis disposaient des pleins pouvoirs, et voyez quels enseignements vous pouvez déduire de la situation actuelle.

Pendant que j’écris ces lignes, Ashcroft déclare au Congrès que le Patriot Act – la même loi que plus de 100 villes ont refusé par voie de vote en raison de ses nombreuses violations des droits garantis par la Constitution – ne fournit pas à l’administration Bush suffisamment de pouvoir politique et doit être élargi. (Ceci alors que des citoyens américains ont été arrêtés, sans être condamnés et incarcérés dans des bases militaires, hors du système juridique, et que des centaines de prisonniers étrangers sont détenus par l’armée étasunienne à Guantanamo en violation de la Constitution étasunienne et des conventions de Genève.

Des déclarations gouvernementales dont le caractère mensonger peut être prouvé sont publiées par des médias complaisants, tandis que les mêmes médias, détenus par des géants financiers, refusent de rapporter des informations factuelles qui sont gênantes pour le gouvernement. Et finalement, le Pentagone prépare des « plans stratégiques » pour la prochaine invasion unilatérale d’un état souverain par l’armée étasunienne.

 



[1] NdT : Cela ne peut pas se produire ici

[2] NdT : Défier Hitler

[3] NdT : 2002

[4] NdT : De Bismarck à Hitler

[5] NdT : La Signification de Hitler