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03/01/2011

L'école de la République

Un ami français a beaucoup écrit sur le système éducatif français – le même système qu’il a traversé avec grand succès, mais qui lui a coûté cher en terme de santé physique, mentale et émotionnelle. En l’écoutant, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une grande empathie pour les petits Français et aussi de la frustration car mes propres enfants avaient été torturés par ce système alors qu’à l’époque, je ne me doutais de rien. Mais ce système, et le gouvernement qui le dirige – sont à l’origine de la plupart des traits culturels français qui sont quasiment incompréhensibles (aux yeux d’un Etasunien ou d’un Anglosaxon).

 

Le système éducatif français est effectivement gratuit, seulement parce que c’est le moyen le plus efficace pour conformer les esprits français au moule du darwinisme malthusien; une sorte de mentalité du chacun pour soi  – de simples machines avec peu d’aspiration à une vie spirituelle plus élevée. Le texte suivant est un ensemble d’extraits des écrits de mon ami mentionné plus haut, une personne qui est passé par l’une des écoles les plus prestigieuses en France avec l’une des qualifications les plus convoitée et respectée : Ingénieur. Il avait, effectivement, prouvé qu’il avait les qualités pour faire partie de l’élite française, mais cela a failli lui coûter la vie.

 

Etudiantes consultant le résultat du "bac"

 

[...] Il est important de savoir qu’en France, vos diplômes déterminent 90% de votre avenir professionnel, de votre rémunération, de votre statut social, etc., et ce quelques soient vos réels talents, vous pouvez être totalement psychopathe ou souffrir de troubles de la personnalité, si vous décrochez un diplôme reconnu vous disposez de l’ultime sésame socioprofessionnel qui vous garantira un bon salarie, un bon poste, les gens vous respecteront et vous envieront. C’est aussi simple et aussi stupide que ça.

 

Quiconque survit au système éducatif français – ou pire encore réussit – sera soumis à un lavage de cerveau intense, entre autre raison car il aura choisi de sacrifier amis, vie sociale, loisirs, qui il est vraiment, ce qu’il aime vraiment afin d’obtenir un bon diplôme, synonyme en France de réussite et de statut social. Oh bien sûr, certains aimaient vraiment les mathématiques ou voulaient dès la prime enfance devenir médecin ou avocat, mais la plupart des choix académiques sont déterminées par les résultats antérieurs de l’enfant et par les pressions exercées par les parents – leur amour, leur reconnaissance ne seront exprimés que s’il suit la voie qu’ils lui ont tracée.

 

Fondamentalement, il s’agit d’un système narcissique, où les ambitions des parents (et de la société elle-même, afin de prouver qu’elle est meilleure et supérieure aux autres) prennent totalement le pas sur les besoins et désirs de l’enfant.

 

La créativité, l’intelligence émotionnelle, l’indépendance de pensée, l’intelligence relationnelle ne font pas partie des compétences nécessaires au succès, au contraire, il vous faudra faire preuve d’esprit de compétition, de soumission aux autorités, d’absence d’émotions, d’individualisme, et d’un mode de réflexion froid et linéaire. Et le processus de sélection est long, très long. De la maternelle à 2 ou 3 ans jusqu’à la fin des études s’écouleront généralement une vingtaine d’année de peur de l’échec, de peur du redoublement, de peur de décevoir la famille et les amis, de peur d’être un loser. Une vingtaine d’année de stress dû aux mauvaises notes, aux profs autoritaires, aux rivalités entre élèves, et une charge de travail qui ne cesse d’augmenter au fil des années. C’est ce à quoi nous, Français, avons été soumis pendant nos plus précieuses années.

 

Elèves de maternelle

 

Ce système est l’un des « grands » héritages indirectement transmis par la Révolution : l’École de la République. Même pour ceux qui ne font pas de longues études (et sont donc généralement cantonnés à la « France d’en bas »), l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans. Par conséquent personne ne peut échapper au conditionnement qui débute à la maternelle dès 2 ou 3 ans. Bien qu’elle ne soit pas obligatoire, elle est fortement encouragée – cette pression sociale fait partie du conditionnement généralisé et explique pourquoi personne n’envisage de ne pas inscrire ses enfants à la maternelle dès leur plus tendre enfance. Si vous ne le faites pas, votre choix sera catalogué comme « suspect ». Et le système éducatif poursuivra son formatage pendant plus d’une décennie. En France, il n’y a quasiment pas d’école à la maison ou d’écoles spécialisées. Chaque petite tête blonde devra passer sous les fourches caudines du moule inflexible de l’école de la République.

 

Et c’est la même chose à la maison ou au travail car les parents/collègues/supérieurs ont subi le même endoctrinement et promeuvent les mêmes « valeurs » : compétition, intellectualisme, connaissances académiques (mêmes si elles sont erronées), absence d’émotions, peur /haine d’autrui, hégémonie des sciences dures, comportement « adulte », individualisme, primauté de la raison, apparences, réthorique, ambition…

 

Aux quatre coins de la planète, le système éducatif français est montré en exemple de part la gratuité, la qualité et l’accessibilité de l’enseignement prodigué. Mais ce qui n’est pas dit (et probablement pas vu non plus) est que le système éducatif français est une énorme machine à laver les cerveaux – et pire, les cœurs.

 

Classe de primaire au début du XXe siècle

 

Au cours des premières années de son existence, qui sont les plus importantes pour définir qui l’enfant deviendra, peu de place est laissé au développement de la confiance (en soi et en autrui), la solidarité, l’amitié, l’amour et les émotions. A partir de 6 ou 12 mois le nourrisson est laissé à la charge de la nounou ou de la crèche tandis que ses parents sont au travail. Généralement, la nounou partage les mêmes attentes que les parents concernant l’enfant : aussitôt que possible il doit se montrer autonome, capable de marcher, de lire et d’écrire, de contrôler ses émotions et ses pleurs. C’est comme s’il était déjà traité comme un adulte miniature. En France l’âge de raison est fixé à 7 ans.

 

Et puis vient la maternelle, C’est là où on apprend à lire, à écrire, à compter. Tous les jours de la semaine de 9 à 17 heures (si vos parents peuvent se libérer assez tôt pour vous récupérer dès la fin des cours). La dynamique se poursuit à l’école primaire puis au collège, puis au lycée, de plus en plus d’interrogations, de plus en plus de pression, de plus en plus de travail, de plus en plus de sélection, de plus en plus de responsabilités… et cette peur grandissante de l’échec.

 

L’importance des mathématiques

 

En France, sauf exception, on n’étudie pas les matières que l’on aime ou pour lesquelles on est doué.  Les classements sont partout (entre élèves, entre classes, entre écoles, entre filières…) et ces classements sont fondés essentiellement sur les résultats en mathématiques. Remarquez que cette matière nécessite les qualités promues par le système éducatif : intellect, logique, raison.

 

Si vous êtes très bon en maths, vous suivrez une filière scientifique, intégrerez les meilleures écoles, obtiendrez les meilleurs diplômes et les meilleurs postes. Si vous êtes moins bon en maths, vous ferez économie ou droit et vous obtiendrez peut-être un poste correct. Si vous n’êtes pas bon en maths vous ferez sociologie ou géographie et vous vous retrouverez probablement au SMIG ou au RSA quelques soient vos talents et résultats dans les autres matières.

 

En classes préparatoires, les examens oraux appelés “colles”, ont lieu deux fois par semaine après les cours

 

Le système éducatif est une succession d’épreuves et de décisions toujours plus ardus. Il vous faudra passer chacune d’entre elle avec succès pour exister socialement, économiquement et professionnellement. Premières notes et première évaluation nationale dès l’âge 6 ans ; choix du meilleur collège, de la première langue et deuxième évaluation nationale à 10 ans ; choix de la deuxième langue à 12 ans ; troisième évaluation nationale et choix du meilleur lycée à 14 ans ; choix des meilleures options et du meilleur baccalauréat à 16 ans ; première partie du bac à 17 ans ; deuxième partie du bac et choix de la meilleure formation à 18 ans… Je vous ferai grâce des épreuves et sélections post bac.

 

Les résultats académiques ont une telle importance en France qu’habituellement un adolescent n’obtient pas son plus beau cadeau à l’occasion de son anniversaire ou de  Noël mais lorsqu’il décroche du bac.

 

Au cours de toutes ces années, l’enseignement est fondamentalement le même. Il est fondé sur les principes suivants : renforcement négatif (réprimande, punitions…), objectifs inatteignables, politique du « jamais assez bien », compétition et hiérarchie, et bien sûr évaluation/classement fondés essentiellement sur vos capacités en maths.

 

Permettez-moi maintenant de détailler ces différents aspects du système éducatif français

 

Renforcement négatif 

 

En France, on commence à être noté à l’âge de 6 ans. Années après années les notes moyennes sont de plus en plus basses. Par exemple en classes préparatoires, qui regroupent les tous meilleurs étudiants, la note moyenne aux tests de mathématiques (généralement organisés les samedis matins de 8 à 12 heures) sera de 6 ou 7 sur 20. Un étudiant exceptionnel tout droit destiné à Polytechnique obtiendra la note mirifique de … 11 voire 12 sur 20.

 

 Jamais assez bien / objectifs inatteignables

 

La remarque la plus courante trouvée sur les carnets de note est « peu mieux faire » ou « doit mieux faire ». Les élèves sont rarement félicités pour leurs bons résultats mais fréquemment réprimandés pour leurs « mauvais » résultats. Les élèves qui sont moins doués, ou moins soumis, ou moins travailleurs peuvent être totalement détruit par ce système – ce qui est plus ou moins le cas de la plupart des élèves. Même ceux qui réussissent sont affectés car, années après années ils acquièrent cette conviction qu’ils ne seront jamais assez bons, ils ne pensent plus qu’à l’école, leurs résultats, les travaux à produire et vivent dans la peur permanente de perdre leur place (ce qui entraîne un regain de suspicion, de haine, de rivalité…) Si vous vous êtes penché sur les travaux d’Ivan Pavlov et ses recherches sur le conditionnement, vous avez une petite idée de l’impact de ce système éducatif barbare et rétrograde sur la psyché des Français.

 

Parc de l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm

 

 

Le taux de sélection est parfois si élevé que le succès devient impossible. En voici quelques exemples frappants. ULM (Normale Sup’) est considérée comme la meilleure école de la filière littéraire. Chaque année 40 élèves y sont admis alors que des milliers d’élèves brillants en passent le concours. Le taux de passage de la 1ere à la 2e année de médecine est inférieur à 10%. Moins de 2% des étudiants en université obtiendront un doctorat.

 

Compétition et hiérarchie

 

Chaque année les écoles d’ingénieur, les écoles de commerce, les universités, les prépas, les lycées sont classés. Dans les lycées et collèges, les classes sont réparties par niveau (en fonction des langues, options et filières). Dans chaque classe les élèves sont régulièrement notés et de fait classés.

 

Cette compétition débute dès le plus jeune âge. Par exemple dès l’entrée au collège (à dix ans) les bons élèves vont choisir l’Allemand comme première langue, non pas qu’ils éprouvent un intérêt particulier pour la gutturale langue de Goethe mais parce qu’ainsi les bons élèves seront regroupés dans les mêmes classes et disposeront d’un meilleur niveau d’enseignement. Le choix de cette langue étrangère serait dû au fait la structure des phrases, les conjugaisons et les déclinaisons nécessite – devinez quoi ? – un esprit mathématique.

 

Le sysème éducatif français produit chaque année des dizaines de milliers de masters, de doctorats et de post docs, bien plus que l’économie nationale peut embaucher. Ce déséquilibre induit surqualification et déception. Ainsi il n’est pas rare de croiser un employé de McDonald docteur en lettres ou en sociologie.

 

Je pourrais multiplier les exemples mais je pense que vous commencez à comprendre le raisonnement. Génération après génération, la société française en général et son système éducatif en particulier, instillent l’esprit de compétition, la culture du résultat et la primauté de la raison chez les jeunes Français. Ce qui aboutit à des adultes névrosés, dominés par la peur, la haine et la jalousie et incapable de ressentir et encore moins d’exprimer leurs émotions.

 

Effectivement, ce qui semble sérieusement déficient chez la plupart des Français, et en particulier chez les hommes, est la capacité à exprimer sainement des émotions essentielles comme la confiance, la joie, le partage, l’amour, la créativité, l’espoir… Tout ce qui constitue au final la beauté de l’être… Toutes ces valeurs si fondamentales qui ont été sacrifiées sur l’autel de l’école de la République souvent à l’insue de ses victimes.

 

Oui, c’est une histoire triste et c’est la nôtre. Et pourtant je ne parle qu’à partir de mon expérience personnelle, limitée par définition. Au moins, j’ai eu la chance d’être relativement bon en maths. Si tel n’est pas le cas, vous serez rapidement placé dans une impasse quelques soient vos talents, vos aspirations, vos sensibilités. Et c’est la même chose pour ceux qui ne sont pas assez serviles ou crédules. L’Ecole de la République veut de bons individus obéissants et rationnels qui réagissent aux stimulis de manière parfaitement prévisible. Voilà ce que l’Ecole de la République a fait de la plupart d’entre nous : des robots émotionnellement inaptes et emplies de ressentiment.

 



Les élèves de Polytechnique ont le statut de militaires

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