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26/04/2009

En Floride, le désespoir s’installe avec les saisies immobilières

Damien Cave, New York Times
7 février 2009
Traduction : Contre Info

 

L’histoire de l’ascension et la chute du comté de Lehigh Acres, très durement éprouvé par la crise, résume celle de la bulle immobilière et de son éclatement. En quelques mois, les habitants, qui pour la plupart travaillaient dans le secteur de la construction, sont passés de l’euphorie à une situation dramatique, et ils sont nombreux aujourd’hui à devoir lutter pour leur survie. De juin 2007 à juin 2008, le chômage a augmenté de près de 9%. Désormais, pour les services sociaux, la distribution de nourriture est devenue une priorité. En décembre dernier, un quart des résidents ont perçu des bons d’alimentation. Le prix médian des maisons a été divisé par trois, et les saisies se multiplient. Enquête du New York Times au coeur d’une petite communauté qui lutte contre le désespoir.

Le désespoir s’est installé dans cette banlieue excentrée de Fort Myers, qui fut autrefois habitée par la classe moyenne, et résonnait du bruit des chantiers de construction.

La seconde fois où nous avons croisé le regard résolu de Gloria Chilson, elle se trouvait dans un file d’attente bruissante de conversation, parmi les 221 familles attendant de recevoir du pain gratuitement à l’église de la foi luthérienne. Quelques jours plus tôt, nous l’avions aperçue un pâté de maison plus loin parmi des ouvriers du bâtiment licenciés qui fouillaient les sacs poubelles des maisons saisies, ramassant les câbles, les CD, et tout ce qui peut être vendu.

« Je savais que ça allait arriver » nous a dit l’ancienne propriétaire de la maison, tout en regardant des inconnus se servir parmi ses affaires. « prenez ce que vous pouvez, ne vous gênez pas ».

Bienvenue dans le rêve américain, en marche arrière toute. Lehigh Acres est l’une des ces innombrables banlieues que le boom de l’immobilier a radicalement transformée. L’éclatement de la bulle immobilière va maintenant va mettre tout le monde à rude épreuve. Les liens en seront-ils resserrés ou distendus ?

Les changements ont été rapides et frappants dans ces zones qui ne relèvent pas d’une agglomération et sont situées à l’écart de villes telles que Charlotte, Las Vegas et Sacramento. Le moment où l’économie était la plus florissante a été immédiatement suivi par l’une des pires périodes qu’elles aient connues. Elles ont généralement été les dernières à atteindre le sommet et les premières à s’effondrer.

Dans Lehigh Acres, les maisons se vendent avec des rabais de 80% par rapport aux prix atteints lors du pic. Deux ans seulement après l’époque où les offres d’emplois étaient plus nombreuses que les demandes, les fast food licencient ou bien ferment leur porte. La criminalité augmente, les inscriptions dans les écoles diminuent, et un quart des résidents ont perçu des bons d’alimentation en décembre, près de 4 fois plus qu’en 2006.

Le Président Obama prévoit de visiter Fort Myers mardi pour y défendre son plan de relance économique. Mais ici les habitants ont tendance à le considérer comme une médecine douce - cela ne fait pas de mal mais cela ne guérira probablement pas. Dans les communautés religieuses ou les entreprises, les gens demandent plutôt la création « d’industries » et répètent d’une seule voix cette question : « Quel avenir allons-nous nous donner ? »

« C’est une des choses pour laquelle nous luttons : quelle est notre identité ? » dit Joseph Walen, 37 ans, président de la chambre de commerce de Lehigh Acres. « Nous ne voulons pas être la cité dortoir du sud-ouest de la Floride. Nous ne voulons pas être la capitale des saisies immobilières. »

Un héritage des années 50

Lehigh Acres est née avec la spéculation inscrite dans ses gènes, tout comme la Floride et de nombreuses banlieues dans tout le pays,.

Cette époque a débuté dans les années 50 lorsqu’un ponte de la lutte contre les espèces nuisibles de Chicago, Lee Ratner, et plusieurs partenaires, ont acheté des milliers d’hectares de terres agricoles et ont créé 100 000 parcelles. A Fort Myers, située 25 kilomètres à l’ouest, les promoteurs ont laissé peu de place pour les écoles, les parcs ou même les zones commerciales.


Ils vendaient du soleil et une vie paisible

« Ils faisaient venir 20 bus par jour, » se rappelle Bob Elliot, un ancien vendeur de la compagnie de Mr Ratner qui s’est mis à son compte en 1982. « Nous avions 300 clients par jour, 7 jours par semaine. »

En 2000, les parcelles ont toutes été vendues mais la plupart sont restées vides. Seulement 30 000 personnes environ vivaient dans une région représentant à peu près 4 fois la surface de Manhattan. Les promoteurs ont vraiment commencé à arriver en 2004 et ils ont installé des maisons témoins sur Lee Boulevard à coté du bureau de Mr Elliot. On peut encore voir les pancartes en bois aux inscriptions délavées : « parcelles à 50 dollars »

Bill Spikowski, un consultant en urbanisation à Fort Myers, raconte qu’il y avait tant de parcelles sur lesquelles construire et une réglementation si légère que les plus petites entreprises se battaient pour avoir des clients. De 2004 à 2006, selon les statistiques du comté de Lee, les promoteurs ont construit 13 183 maisons à Lehigh Acres - ce qui a quasiment doublé le parc des 15 216 maisons qui existaient en 2000.

Les résidents se souviennent du boom immobilier et du bruit des camions de gravats et des engins de travaux défilant dans les rues, qui étaient entendus dans presque tout le voisinage. Le prix des maisons a doublé puis triplé. Les emplois étaient pléthoriques, tous principalement liés à l’immobilier.

Les signaux indiquant l’apparition de problèmes ont été ignorés. « Les maisons se vendaient parfois trois ou quatre fois en quelques mois, et personne n’emménageait » raconte Mr Elliot.

Puis en 2007, tout est devenu silencieux. Les ventes de maison ont cessé. Les saisies se sont multipliées. Le prix médian des maisons dans la région de Fort Myers est passé de 322 300 dollars en décembre 2005 à 215 200 en décembre 2007. Il est tombé à 106 900 il y a deux mois.

Le travail a disparu avec les profits. Selon le bureau fédéral des statistiques de l’emploi, dans le comté de Lee la perte d’emplois (8,8 %) entre juin 2007 et juin 2008 est plus importante que dans n’importe quel autre comté du pays. Le taux de chômage s’est élevé de 3.5 à 9,8 % entre mars 2007 et novembre 2008.

Lehigh Acres est particulièrement et durement touchée car elle dépendait de l’activité du bâtiment. C’est la ville où résident les charpentiers et les employés de la lutte antinuisible du sud-ouest de la Floride, car elle est plus abordable proche de leur lieu de travail. Depuis le printemps dernier, le mode de vie qui leur était habituel a cessé d’exister.

La spirale descendante

L’apparition des babioles à 1 dollar fut le premier signe des difficultés. En début d’année dernière, les vide-greniers et les ventes aux enchères immobilières sont devenus plus fréquents à Lehigh Acres car les familles vendaient ce qu’elles pouvaient pour survivre. Plus personne ne semblait prêt à acquérir de maison. Rapidement, en raison des saisies, des maisons sont restées vides, et elles attirent la criminalité comme des aimants.

Les pilleurs désossent les climatiseurs pour revendre la ferraille. Et les dealers se sont installés sur des routes isolées, aux panneaux de signalisation bleu délavé des années 50, comme le Boulevard Narcissus ou Prospect Avenue, qui sont bordées seulement de quelques maisons neuves.

En 2007 et 2008 le département du shérif du comté de Lee a muré plus de 100 maisons à Lehigh Acres, dans lesquelles de la marijuana était cultivée. En 2008 la police a saisi plus de 3000 plants pour une valeur avoisinant les 7 millions de dollars.

L’hiver dernier, Charlotte Rae Nicely, la directrice générale des services communaux, s’est rendue compte que de plus en plus d’habitants connaissaient la faim. Elle a constaté l’augmentation de la fréquentation de la soupe populaire qu’elle dirige dans une zone d’activité de bureaux. Des dizaines de nouveaux visages font leur apparition, semaine après semaine, bien que la population diminue.

Voulant connaître la situation des autres associations caritatives, elle a décidé de former un organisme qui coordonne les aides. C’est le premier signe que Lehigh Acres s’organise pour combattre la récession. La mission de cet organisme apparaît dans son nom : Team Rescue (Equipe de Secours).

Les réunions mensuelles rassemblent désormais une demi douzaine d’églises, d’associations à but non lucratif, des commerçants et des représentants du comté, dont le bureau du shérif.

Les discussions au cours d’une récente assemblée se sont centrées sur les nombreux problèmes engendrés par le chômage. Ces difficultés étaient rarement rencontrées il y a encore peu de temps dans les banlieues américaines modernes. Parmi celles-ci, la faim tient le haut du pavé.

Les organisations fournissant gratuitement de la nourriture à Lehigh Acres ont vu la demande augmenter jusqu’à 75 % l’année dernière. Et les gens que l’on sert ne sont plus uniquement les pauvres rencontrés habituellement.

Dans les files d’attente devant l’église de la foi luthérienne, les âges, les ethnies et les anciens statuts sociaux sont mêlés.

Luis Oquendo, âgé de 38 ans, explique qu’il se rend à la distribution de pain hebdomadaire depuis la disparition des emplois à plein temps dans le bâtiment, à l’automne dernier.

Fred Csifortos, 62 ans, un retraité qui survit avec les 650 dollars par mois de son allocation pour incapacité, déclare que la nourriture distribuée gratuitement lui permet d’économiser et d’acheter ainsi les médicaments dont il a besoin.

Megan Brown fait la queue avec ses deux petites filles bien habillées, Kayley et Sydney qui sont âgées de 2 et 4 ans. Elle est venue car elle craint le pire. Son mari a encore son travail, « mais cela devient de plus en plus difficile » dit-elle.

L’organisation Team Rescue, dont fait partie l’église de la foi luthérienne, considère son action comme un succès, non seulement parce qu’elle vient en aide à de plus nombreuses familles mais aussi parce que ses organisateurs sont persuadés que les liens qu’ils créent seront les fondations d’une communauté plus soudée.

Mme Nicely juge particulièrement encourageant le programme nommé « weed and seed » (désherber et semer), initié par le Shérif. Son but est de redonner vie aux quartiers les plus touchés de Lehigh en impliquant les habitants dans des activités communautaires telle que le maintient de l’ordre ou le nettoyage.

Malgré les saisies, les ventes de maison reprennent avec difficulté dans le comté de Lee.

« Il y a 6 mois, on pouvait n’avoir qu’une maison sur 20 faisant l’objet de plusieurs offres » précise Kevin Williamson, un agent immobilier qui habite à Lehigh Acres depuis 22 ans. « Il y a quelques semaines j’en avais une avec 13 offres. »

Mais personne ici ne décrirait Lehigh Acres comme étant tirée d’affaire. Les agents immobiliers disent que les maisons qui se vendent ici partent en général pour seulement 45 000 dollars, soit le tiers du prix de revient de construction. Ils prévoient que les saisies vont continuer à maintenir des prix bas pendant deux années encore.

La croissance des emplois est elle-aussi quasiment nulle. Randy Burns, 50 ans, le propriétaire du Lehigh Discount Furniture, rapporte qu’il reçoit maintenant 15 à 20 appels par semaine de personnes lui demandant de racheter leurs meubles ou de les aider à déménager pour quitter la ville. Lui aussi envisage de partir. « Jusqu’à ce que les saisies cessent, ou que le travail revienne » dit-il, « rien ne changera. »


La dernière des batailles

Ils sont nombreux ici à affirmer que faire vivre une communauté durant une récession qui va s’intensifiant est bien plus dur qu’affronter un ouragan de catégorie 5. La panique est un puissant vent contraire.

Les électeurs ont rejeté l’année dernière une proposition destinée à rattacher Lehigh Acres à la ville voisine, en partie parce que les habitants craignaient des taxes plus importantes. Team Rescue, déployant toutes les forces de combattants unis au front, se demande comment freiner la montée du désespoir.

Depuis peu, l’équipe doit faire face à une vague croissante de familles qui se rendent à de multiples soupes populaires en utilisant différents noms, ou bien rapportent la nourriture aux supermarchés en échange d’argent ou d’autres articles.

Mme Nicely, des services communaux de Lehigh, raconte qu’en novembre elle a commencé à utiliser un feutre marqueur pour noircir les code-barres sur les boites de conserve afin que les épiceries ne les acceptent plus en retour. « Nous avons même été obligés de le faire sur les jouets de Noël » précise-t-elle. Sans de telles mesures, les familles les plus nécessiteuses ne pourraient pas être approvisionnées. Pourtant, elle éprouve souvent un sentiment de déchirement, « Je ne suis pas sure que je ne ferais pas la même chose si j’étais un parent célibataire et que mes enfants aient faim. »

« Les besoins sont si importants maintenant » ajoute-elle, faisant remarquer qu’il y a plus de boites de petits pois que de beurre de cacahouètes sur ses étagères en raison de la demande croissante. « Ils n’ont jamais été aussi forts auparavant. »

Un combat analogue entre cohésion et chaos (sic) transparaissait également lors d’une récente réunion des hommes à l’église évangélique, dont 8 des 15 membres ont été licenciés durant l’année dernière. Même si le groupe a aidé certains de ses membres à faire face, d’autres racontent comment leurs familles ont éclaté à cause des tensions.

Nous y avons rencontré Mme Chilson. Elle a perdu sa maison en partie à cause du boom (s’il n’y avait pas eu de facilités de crédit, elle n’aurait pas pu refinancer son emprunt il y a quelques années), de la crise (qui a causé la perte de l’emploi de son mari qui était contrôleur dans le domaine de la lutte antinuisible) et de dépenses excessives (qui ont engendré une dette de plus de 20 000 dollars sur sa carte de crédit).

Elle et son mari ont habité dans leur maison verte de style ranch durant 18 ans. La nuit où ils ont été mis à la porte, ils sont restés de l’autre coté de la rue en compagnie d’un homme âgé que Mme Chilson avait souvent aidé pour son traitement médical.

Mme Chilson a mis son canapé dans la maison d’un vieil ami, ses steaks congelés dans une autre. Et tandis qu’elle se démenait pour trouver du travail et une location, elle a décidé de remercier ceux qu’elle pouvait.

Un jour, elle a proposé de passer l’aspirateur dans la maison d’une voisine, en remerciement. Mais l’aspirateur est resté silencieux. Mme Chilson a découvert que l’électricité avait été coupée parce que la facture n’avait pas été payée. D’un jour à l’autre, dit-elle, sa voisine quittera Lehigh Acres, comme tout le monde.

 

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