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25/01/2009

L’enfer de Dante est vivant et il se porte bien à Gaza.

Vittorio Arrigoni
Uruknet.info
Dimache 18 janvier 2009

 

 

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Un garçon palestinien souffre tandis qu’il reçoit des soins suite à une blessure reçue pendant une opération militaire menée par l’armée israélienne. Hôpital de Beit Lahiya, au nord de la bande de Gaza, le vendredi 16 janvier.

 

Dante Alighieri n’aurait jamais pu imaginer des cercles plus infernaux que les salles de soin remplies des damnés de l’hôpital de Jabalia. En ce lieu, les lois de la justice divine pointent vers leurs têtes : plus la victime est innocente, plus il est probable qu’elle subira les martyrs d’un bombardement. Dans les hôpitaux Kamal Odwan et Al Auda, le carrelage dans les salles d’urgence est toujours brillant.


Le personnel de nettoyage ne cesse de nettoyer le sang qui coule abondamment des brancards transportant sans arrêt des corps massacrés. Iyad Mutawwaq marchait dans la rue lorsqu’une bombe a éventré un bâtiment à côté de lui. Avec d’autres passants, il a couru pour essayer d’apporter de l’aide, à ce moment-là une deuxième bombe a été larguée sur le même bâtiment. Elle a tué le père de 9 enfants, deux frères et un autre passant qui s’étaient précipités pour aider les victimes. La même histoire s’est reproduite des dizaines ou même des centaines de fois. On largue une bombe, on attend que les premiers secours arrivent, puis on largue une deuxième bombe sur les blessés et les secouristes.


Dans l’esprit d’Iyad, ce sont des bombes étasuniennes, mais elles portent également le sceau de Mubarrack, le dictateur égyptien qui rivalise avec Olmert en terme de haine générée parmi les Gazaouis. Derrière le lit d’Iyad, un vieil homme ayant les deux bras dans le plâtre est couché et regarde le plafond, et l’on me dit qu’il a tout perdu : sa famille et sa maison. Il contemple les fissures du plafond, comme s’il cherchait une réponse à la destruction totale de son existence.


Avant la première Intifada, Khaled a travaillé 25 ans en Israël. En guise de remerciement, Tel-Aviv ne lui a même pas accordé une pension, seulement une salve de missiles sol-sol et air-sol tirés sur sa maison. Il a reçu des éclats d’obus sur tout le corps. Je lui demande où il compte aller après sa sortie de l’hôpital. Il me dit qu’il rejoindra sa famille, et vivra dans la rue. Comme pour Khaled, de nombreuses familles ne savent où s’abriter. Les plus chanceux ont été hébergés par de la famille ou des amis, mais est-ce une vraie vie que de s’entasser à cent personnes dans deux appartements de trois pièces chacun ? Deux bombes ont été larguées sur la maison de Ahmed Jaber et bien que sa famille ait tenté de s’enfuir, pour certains c’était trop tard. Une troisième explosion a enterré 7 de ses proches sous les décombres, dont deux enfants de 8 et 9 ans – les enfants de son voisin. Il déclare : « ils nous ont renvoyé dans le passé, en 1948. C’est leur punition pour l’amour de notre pays. Ils peuvent m’arracher les bras et les jambes, mais je ne quitterai pas ma patrie. » Un docteur me confie que la fille d’Ahmed, âgée de 7 ans, ou ce qu’il en reste, vient d’être ramenée dans une petite boîte en carton.


Ils n’ont pas le courage de lui dire et d’aggraver son état de santé déjà précaire. Dans l’après-midi, ils ont pris le téléphone d’Yiad pour éviter qu’il ne reçoive des mauvaises nouvelles supplémentaires. Un tank avait percuté le milieu de la maison de sa sœur, la décapitant au passage.


Finalement, le navire du mouvement Free Gaza n’a jamais atteint le port de Gaza. À environ 160 kilomètres de sa destination théorique, dans les eaux internationales, il a été intercepté par 4 navires de guerre israéliens déterminés à ouvrir le feu et éliminer son équipage de médecins, d’infirmières et de défenseurs des Droits de l’Homme. Personne ne doit oser s’opposer au massacre de civils qui bat son plein depuis désormais trois semaines.


À l’est de Jabalia, en face de la frontière, des témoins parlent des nombreux cadavres en décomposition qui jonchent les rues. La chair en putréfaction est dévorée par les chiens. Il y a également des centaines de personnes incapables d’aller où que ce soit, nombre d’entres elles sont blessées. Les ambulances ne peuvent tout simplement pas s’approcher, avec des snipers maniaques de la gâchette aux quatre coins du quartier. Les Palestiniens sont écoeurés d’attendre au milieu de l’indifférence générale, et nombre d’entre eux accusent même la Croix Rouge et les Nations Unies de ne pas en faire assez, de ne pas remplir leurs missions et de ne pas risquer non plus leurs vies pour sauver des centaines de blessés.


Ici à l’ISM (International Solidarity Movement – Mouvement de solidarité internationale) nous allons donc nous équiper de brancards et nous rendre à pied vers les zones où l’humanité a dépassé toutes les bornes, annihilant au passage sa propre existence.


Les colons adipeux assis dans les alcôves feutrées de la politique de salon rejouent le couplet des stratégies militaires contre le Hamas, tandis que nous subissons un véritable massacre. Ils bombardent les hôpitaux, et pourtant il y en a encore qui soutiennent le droit d’Israël à se défendre. Dans tout pays civilisé digne de ce nom, la légitime défense est proportionnelle à l’agression.


Au cours des 20 derniers jours, nous avons dénombré 1 075 victimes palestiniennes, dont 85 % de civils, et plus de 5 000 blessés, dont la moitié a moins de 18 ans. 303 enfants ont été atrocement massacrés. Cela équivaut à dire que pour Israël, l’extermination d’au moins 250 Palestiniens pour chacune de ses victimes civiles constitue un bain de sang légitime. Comment une réaction aussi disproportionnée ne peut-elle nous rappeler certaines des pages les plus sombres de l’Histoire contemporaine de l’Europe ?

 

Soyons clairs sur ce point : S’agit-il véritablement de légitime défense ? Aux journalistes comme Marco Travaglio, Piero Ostellino, Pierluigi Battista et Angelo Panebianco qui claironnent que le Hamas est entièrement responsable de ce génocide et de la fin de la trêve entre la Palestine et Israël, je voudrais leur rappeler la position des Nations Unies à ce sujet. Le professeur Richard Falk, rapporteur spécial auprès du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, a clairement exprimé sa position : c’est en fait Israël qui a rompu la trêve en novembre, en assassinant délibérément 17 Palestiniens. Le même mois, aucune victime israélienne n’avait été comptabilisée, de même qu’en octobre, en septembre et en août. Jimmy Carter, ex-président des États-Unis et prix Nobel de la Paix, a également souligné ce point récemment. Il est tout bonnement honteux qu’un journaliste comme Travaglio, qui a gagné notre admiration en tant qu’ardent défenseur de la liberté de la presse, soutienne désormais l’armée israélienne et distrait les masses dans ses interventions télévisées tout en s’amusant du passe-temps le plus à la mode à l’heure actuelle – le tir sur les enfants de Gaza.

 

Alors que je tape ces mots sur mon clavier dans le bureau de l’agence de presse de Ramattan, tous les journalistes palestiniens autour de moi portent des gilets pare-balles et des casques. Ils ne reviennent pas d’un trajet en tank – ils sont juste là assis devant leurs ordinateurs. Deux étages plus haut, les bureaux de Reuters ont été récemment atteints par une roquette, qui a grièvement blessé deux personnes. Quasiment tous les étages du bâtiment sont actuellement vides, et seuls les journalistes les plus héroïques sont encore là. L’histoire de cet enfer doit, d’une manière ou d’une autre, continuer à être racontée. Et pourtant plus tôt cette semaine, l’armée israélienne avait assuré à Reuters qu’il n’y avait pas besoin d’évacuer les locaux et qu’ils étaient en sécurité dans les bureaux. Ce matin, on a dénombré de nombreuses victimes suite au bombardement du bâtiment des Nations Unies, construit ainsi que d’autres, grâce aux financements du gouvernement italien. Berlusconi où es-tu ?


John Ging, chef des opérations de l'UNRWA à Gaza, agence des Nations Unies pour les réfugiés Palestiniens et témoin de ce conflit, a clairement parlé de bombes au phosphore. Dans le quartier de Tal el Hawa situé dans la ville de Gaza, une aile entière de l’hôpital Al Quds est actuellement en feu, et Leila, une collègue de l’ISM est également enfermée à l’intérieur avec 40 médecins et infirmières, et une centaine de patients. Elle nous a décrit ces dernières heures dramatiques par téléphone. Un tank est posté en face de l’hôpital. Les snipers sont partout, prêts à tirer sur tout ce qui bouge. Tout est destruction. Pendant la nuit, depuis leurs fenêtres, ils ont vu un bâtiment prendre feu après avoir été bombardé. Ils ont entendu les cris de toute une famille, y compris des enfants, appelant désespérément à l’aide. Ils ne pouvaient rien faire et ont vu les corps dévorés par les flammes, des torches humaines courant dans la rue et finalement réduites en cendre. L’enfer a une nouvelle adresse, il a pris place au cœur de Gaza, et nous sommes les damnés ciblés par une haine inhumaine.


Restez humains.


Traduction de l’italien vers l’anglais : Daniela Filippin

 

Traduction française : Axel D.

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