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24/04/2007

Article de Marianne

Il est trop rare de lire dans les médias largement diffusés des analyses politiques justes et courageuses. L'hebodmadaire Marianne signe un tel article dans son édition d'avril 2007 (14-20 avril):

 

de Jean-Francois Kahn, avec Serge Maury, Philippe Cohen, Laurence
Dequay et le service France de "Marianne"



Ce que les grands médias n'osent pas ou ne veulent pas dévoiler


Glaçant ! Il a dit glaçant. Mais s'il ne l'avait pas dit ?

Car enfin, sept jours avant que François Bayrou ne laisse tomber ce
glacial jugement, le généticien Axel Kahn avait déjà, dans Marianne,
agité le grelot. Ainsi Nicolas Sarkozy, qui, déjà (ceci explique
cela), voulait faire repérer chez les marmots de 2 ans les bourgeons
de la délinquance, avait pu, dans Philosophie Magazine, déclarer que,
selon lui, la pédophilie et le suicide des adolescents étaient
d'origine génétique, qu'on était en quelque sorte biologiquement
programmé pour la déviance ou l'autodestruction, que l'action
éducative ou sociale n'y pouvait rien, le rachat ou la miséricorde
divine non plus - retour terrifiant du concept eugéniste du gène du
crime - sans que, pendant dix jours, aucun journal quotidien ou
hebdomadaire, aucune radio ou télévision réagisse.

Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, avant la riposte bayrouiste,
notre confrère le Monde, que des dérapages de Le Pen qui allaient
beaucoup moins loin faisaient immédiatement monter au créneau, n'avait
même pas consacré 10 lignes réprobatrices à cette stupéfiante
rémanence de l'idéologie socio-biologique de l'extrême droite païenne.
Comme s'il était beaucoup plus dangereux de tacler le patron de l'UMP
que de stigmatiser le leader du Front national.

Comme si Sarkozy faisait peur.

Or cette sortie intervenait après l'annonce de la création, en cas de
victoire de la droite, d'un « ministère de l'intégration et de
l'identité nationale », annonce qui avait littéralement sidéré, et
pour cause, la presse allemande, et dont même l'extrême droite
autrichienne de Jôrg Haider avait tenu à dénoncer les « nauséeux
relents ». Et, surtout, après la série de furieuses philippiques,
telles qu'on n'en avait plus entendu depuis quarante ans,
inimaginables dans quelque pays européen civilisé que ce soit, relents
de propagande stalinienne des années 50 et de rhétorique fascisante
d'avant-guerre, qui revenaient à décrire les concurrents du leader
UMP, qu'ils fussent centristes ou sociaux-démocrates, comme les
candidats protégeant les délinquants, le vol et la fraude, donc du
crime, les suppôts des voyous, les représentants du parti des
malhonnêtes gens et de la dégénérescence morale, l'anti-France enfin,
c'est-à-dire l'incarnation de la haute trahison. Or, cela n'avait
nullement empêché que Jean-Louis Borloo, même malheureux comme les
pierres, s'aplatisse ; que Simone Veil, fût-ce de la plus mauvaise
grâce possible, assure la claque et, dans un premier temps au moins,
que les médias, presque tous les grands médias, s'écrasent.
Tant le personnage fait peur.

SES MOTS POUR LE DIRE

Pourquoi ? Parce que ses entreprises de séduction envoûtent. Parce
qu'il dispose, partout, et surtout dans les médias, d'amis dans la
place et très haut placés ? Ou parce qu'on redoute la brutalité de ses
réactions ?

La preuve par l'affaire Azouz Begag. La scène se passe en 2006 : le
ministre délégué à l'Egalité des chances, interpellé à propos de
quelques fortes saillies du ministre de l'Intérieur, s'excuse : « Je
ne m'appelle pas Azouz Sarkozy. » En guise d'agression, on a connu
plus destructeur ! Aussitôt, explosion de fureur de Sarkozy qui menace
« de casser la gueule de l'insolent » et lui hurle, par saccades
rageusement répétitives, qu'il est « un connard, un salaud, qu'il ne
veut plus jamais le voir sur son chemin ». On imagine, un instant,
Malek Boutih racontant, dans un livre, que Ségolène Royal lui a aboyé
à la figure que François Hollande allait « lui casser la gueule »
parce qu'il aurait osé murmurer : « Je ne m'appelle pas Malek Royal. »
Aussitôt, invitation sur tous les médias à raconter l'histoire, comme
l'ex-socialiste Eric Besson. Là, service minimum. C'est Sarkozy qui a
obtenu, comme toujours, le temps de parole. Pour expliquer que ce d
était là qu'infâme menterie. D'ailleurs, a-t-il expliqué sur iTélé, il
« croit n'avoir jamais rencontré Azouz Begag ». Surréaliste ! Depuis
deux ans, ils font partie du même gouvernement. On imagine ce que
signifierait le fait qu'effectivement, bien que siégeant sur les mêmes
bancs et participant aux mêmes conseils, Sarkozy ait refusé de voir
Begag !

Pour une fois, cependant, le démenti sarkozyen fait flop. Tout le
monde sait, en effet, que les mots que rapporte Azouz Begag sont les
siens et pas les pires ; que ces derniers jours, par exemple, il n'a
cessé de traiter de « connards » ses propres conseillers et animateurs
de campagne, accusés d'être responsables de la moindre difficulté de
campagne. Un article qui le défrise dans Libération ? Il téléphone au
propriétaire, qui est un ami : « Vous êtes un journal de merde ! Avec
des journalistes de merde ! » Il refuse, contrairement à Royal et à
Bayrou, pourtant très maltraité par Libé, de se rendre dans ce journal
pour un entretien avec la rédaction : « Libé n'a qu'à se déplacer ! ».
Il considère qu'il n'a pas été reçu à France 3 national avec les
honneurs qui lui sont dus. A l'adresse de la direction il hurle : « Si
je suis élu, je vous ferai tous virer ! »

INSULTES...

C'est d' « enculés » que se font traiter les confrères d'une radio qui
lui ont apparemment tapé sur les nerfs... qu'il a sensibles. Il
soupçonne un journaliste d'être favorable à François Bayrou. « Ils
couchent ensemble », commente-t-il. Evoquant certains de ses
adversaires, il prévient, carnassier : « je vais tous les piquer. Les
niquer ! » Plus macho, tu ouvres un harem. Parlant de Michèle
Alliot-Marie, qu'il soupçonnait, à tort, d'avoir joué un rôle trouble
dans l'affaire Clearstream, ne l'appelle-t-il pas « la salope » ?
L'économiste et expert financier Patrick Artus critique certaines
propositions du candidat UMP Il reçoit aussitôt un mail de son chef de
cabinet « On s'en souviendra ! » Même expérience rapportée par un
industriel qui eut le malheur de déplaire « On se retrouvera. On est
pour moi ou contre moi ! » « Je n'ai jamais été confronté, raconte ce
patron, à un entourage aussi agressif, aussi belliqueux. » Pourquoi le
préfet Dubois, responsable des relations presse de la Préfecture de
police, est-il débarqué du jour au lendemain : parce qu'il aurait
ricané des ennuis conjugaux du ministre !

Une enquête télé avait été réalisée dans les Hauts-de-Seine. Elle
montrait l'incroyable pesanteur des pressions (avec carotte et bâton,
promesses et chantage) qui se sont exercées sur les élus UDF de ce «
Sarkoland » pour qu'ils lâchent Bayrou. V enquête en question a été «
trappée », comme on dit, sur ordre de la direction. Elle aurait déplu
! Sur une radio, interdiction a été faite à un confrère de rappeler,
statistiques à l'appui, que le bilan du ministre en matière de
sécurité n'est pas bon. Ça eût dérangé !

IL N'A PLUS BESOIN D'INTERVENIR

Or, comme on ne prête qu'aux riches, on soupçonne systématiquement
Sarkozy d'être intervenu. Mais, le plus souvent, ce n'est pas le cas.
Ce n'est pas la peine. Il n'a même pas besoin. Quand Paris Match avait
publié un reportage sur les amours new-yorkaises de Cécilia et de son
chevalier servant, il avait, effectivement, proclamé à la cantonade
qu'il aurait la peau du directeur de la rédaction, Alain Genestar.
Mais il en resta là. Mieux il obligea Arnaud Lagardère à attendre
plusieurs mois avant de le virer. Au Journal du dimanche, mieux encore
: parce qu'il avait appris qu'on s'apprêtait à virer le directeur de
la rédaction du journal, soi-disant pour lui complaire, il n'intervint
cette fois, après avoir reçu et sans doute retourné le confrère, que
pour exiger qu'il reste en place. Il a même tenu à donner son avis sur
la journaliste politique que devrait embaucher une radio et sur le
directeur que ne devrait pas engager Libération ! Ne prend-il pas un
malin plaisir à lancer aux journalistes qui lui font cortège : « je
connais très bien votre patron. Je sais ce qui se passe dans votre
rédaction. »

On s'interroge donc : outre ses très fortes accointances avec les
grands patrons des groupes de médias, est-ce la crainte qu'il suscite,
la peur des représailles s'il est élu, qui expliquent cette relative
impunité dont bénéficie Sarkozy quand il tient des propos ou prend des
initiatives qui, venant de Le Pen ou de Ségolène Royal, provoqueraient
une irruption réprobatrice dans le landernau ?

Pourquoi toutes ces angoisses affichées en privé, peut-être
excessives, mais qui ne s'expriment jamais en public : cette star de
la télévision évoque, en cas de victoire du candidat UMP, « un risque
de contrôle quasi totalitaire des médias » ; cette consœur de LCI se
dit « terrorisée à l'idée d'une présidence sarkozyste » ; cette
journaliste du Figaro, qui connaît bien le candidat, et livre une
description effectivement assez dantesque de son caractère. Mais pas
question de se dévoiler. Il fait peur. « Ma rupture avec lui, confie
Jean-François Probst, ex-secrétaire général adjoint du RPR des
Hauts-de-Seine et collaborateur de Charles Pasqua, c'est le gaullisme.
Je voulais, j'espérais qu'il serait l'homme de rassemblement. Or, il
ne cesse de semer la division. Et j'ai passé l'âge de me laisser
impressionner par un Hortefeux hystérique. » Mais les autres ?

LES CONFRÈRES ETRANGERS OSENT, EUX !


Les confrères étrangers, eux, n'ont évidemment pas ces pudeurs. Le
correspondant à Paris d'une radio suédoise interroge tout de go : «
Sarkozy ne représente-t-il pas un risque de dictature ? » Un
journaliste de la télévision croate qui a suivi le candidat dans ses
pérégrinations en dresse un portrait, d'ailleurs exagéré, à faire
dresser les cheveux sur la tête. Le Süddeutsche Zeitung Munich dépeint
« un macho sans scrupule et brutal qui joue avec la peur des gens ».
Le Frankfurter Allgemeine Zeitunglui décerne le prix de « l'homme
politique le plus ambitieux et plus impitoyable d'Europe qui n'a pas
de vraie conviction, mais s'aligne sur l'humeur du peuple ». Le
quotidien espagnol El Pais voit en lui un héritier populiste des «
régénérationnistes de la droite espagnole de la fin du XIX> siècle ».
Le Tageszeitung de Berlin (de gauche, il est vrai) décrit un George
Bush tricolore qui veut imposer en France l'idéologie de la droite
néoconservatrice américaine. La presse italienne insiste sur sa
proximité avec la droite postfasciste de la péninsule (qui s'est, avec
Gianfranco Fini, ouverte à la modernité). Si la presse conservatrice
britannique identifie volontiers, avec admiration, Sarkozy à Mme
Thatcher, la plupart des journaux européens, en particulier
scandinaves, l'assimilent plutôt à un aventurier néobonapartiste qui
représenterait une grave menace pour la démocratie.

LA PEUR DE LA TRAPPE

En France, en revanche, tout se passe comme si ce type d'analyse était
indicible. On n'ose pas. On a peur. De quoi ? Des représailles si
Petit César l'emporte ? De la trappe qui s'ouvrira aussitôt ?

Celle qui s'est ouverte, par exemple, sous les pieds de la députée UMP
Nadine Morano. Elue de Lorraine, fervente sarkozyste, talentueuse
femme de tempérament, n ayant pas froid aux yeux, elle faisait partie
de la task force du candidat. Et, soudain, à la trappe !
Officiellement, parce qu'un reportage diffusé sur France 3 lui a
attribué un rôle un peu ridicule. Mais il se trouve qu'étant l'une des
rares à oser s'adresser avec franchise à son héros elle lui avait fait
remarquer que, entouré d'une nuée de courtisans qui passaient leur
temps à chanter ses louanges et sa gloire, il était devenu allergique
à la moindre remarque critique. Elle s'était en outre inquiétée de sa
tendance à s'immerger compulsivement dans les sondages qui lui
renvoyaient constamment sa propre image. Résultat : out ! « Cramée »,
disent les « bonnes camarades » de la pécheresse. Il fait peur.

Eh bien, il est temps de soulever cette chape de plomb. De braver
cette conspiration du silence.

CATHERINE NAY ENTRE LES LIGNES

Il y a quelques mois, Guillaume Durand consacrait deux heures de son
émission « Esprits libres », au livre plutôt hagiographique de
Catherine Nay consacré à Nicolas Sarkozy. Les livres hostiles au
candidat UMP, assez nombreux, n'ont jamais eu cette chance. Or la
lecture de cet ouvrage, honnête malgré tout, laisse une impression
étrange. Certes il est censé vanter les qualités du « grand homme » ;
mais, en même temps, et au second degré, il en dresse un portrait
psychologique extraordinairement préoccupant : celui d'un homme dont
l'unique véritable sujet de préoccupation est lui-même, sa propre saga
et sa quête obsessionnelle du pouvoir. L'histoire qui le fascine,
c'est la sienne ; de l'humanité, il ne retient que sa part ; son
ascension, à quoi se réduit son seul idéal, débouche sur l'arrivée au
sommet qui constitue son seul rêve. Il ne lit qu'un livre, celui dont
son ambition constitue la trame. N'écoute qu'une seule musique, celle
qui lui permet sans répit de chanter son épopée. Aucune ouverture sur
une autre perspective que celle dont sa personne dessine l'horizon,
sur un autre monde que celui dont il occupe le centre.

Analyse-t-il les changements qui se produisent autour de lui, dans la
société ? Non... Mais, sans cesse, il revient sur le seul changement
qui l'obsède et rythme ses discours : son propre changement, dont il
fait comme un ressort. « C'est vrai, explique-t-il à Catherine Nay,
j'étais égoïste, dépourvu de toute humanité, inattentif aux autres,
dur, brutal... Mais j'ai changé ! » Sans cesse ensuite, au grand
désarroi de ceux qui l'idolâtraient quand il était, à l'en croire, si
mauvais, il fera l'aveu de tout ce que lui reprochent ses adversaires
pour mieux magnifier l'ampleur des métamorphoses par quoi il se
transcende. Quitte à se révéler, à l'usage, plus égotique et plus
brutal encore. Au philosophe Michel Onfray il déclare, dans
Philosophie Magazine : « Je vais peut-être vous consterner, mais je
suis en train de comprendre la gravité des choix que j'ai faits.
Jusqu'à présent, je n'avais pas mesuré. »

IL N'A PAS LE DROIT DE LE DIRE


Finalement, le livre de Catherine Nay, bien que non suspect de
malveillance, ne révèle-t-il pas une certaine folie et des pulsions
autocratiques chez cet homme qu'elle qualifie elle-même de «
bonapartiste » ? L hypothèse formulée suscite, aussitôt, une levée de
boucliers indignée sur le plateau de l'émission. On n'a pas le droit
de dire ça ! Verboten ! Le directeur du Point, Franz-Olivier Giesbert,
siffle le hors-jeu. Lequel Giesbert, pourtant, ne se gêne nullement
pour déclarer Dominique de Villepin passible de l'asile d'aliénés. Un
talentueux éditorialiste de droite convient, en coulisse, qu'il y a «
un vrai problème ! ». Halte là ! On n'a pas le droit de dire ça !
C'est tabou !

Pourtant, sur toutes les ondes. Eric Besson, l'ex-responsable
socialiste, a pu expliquer que Ségolène Royal, Bécassine
dangereusement allumée, déjà comparée par Brice Hortefeux à Pol Pot,
au fasciste Doriot et à Staline, représente un mixte du maréchal
Pétain et du général Franco.

Concernant Chirac, Villepin, Le Pen ou José Bové, on peut également
tout oser. Ce n'est qu'à propos de Nicolas Sarkozy qu'on n'aurait «
pas le droit de dire ça ! ». Mais qu'en revanche il serait loisible,
comme Paris Match la semaine dernière, de lui consacrer, sur des pages
et des pages, des dithyrambes grotesques dignes de Ceausescu, certains
journalistes de ce magazine dussent-ils nous avouer qu'ils en auraient
« pleuré de honte », mais qu'on ne peut rien contre un ordre d'en haut
! (L'Express a même fait, sur deux pages, ce titre ubuesque : «
Sarkozy : il gardera son calme. »)

ET, POURTANT, EN PRIVE, ILS LE DISENT


Tous les journalistes politiques savent, même s'ils s'interdisent (ou
si on leur interdit) d'en faire état, qu'au sein même du camp dont
Sarkozy se réclame on ne cesse de murmurer, de décliner, de conjuguer.
Quoi ? Ça ! Lui confier le pouvoir, c'est, déclara Jacques Chirac à
ses proches, « comme organiser une barbecue partie en plein été dans
l'Estérel ». Claude Chirac a, elle, lâché cette phrase : « J'aurais
préféré Juppé. Lui, au moins, c'est un homme d'Etat. » Le ministre
libéral François Goulard ne le dissimule pas : « Son égotisme, son
obsession du moi lui tient lieu de pensée. La critique équivaut pour
lui à une déclaration de guerre qui ne peut se terminer que par la
reddition, l'achat ou la mort l'adversaire. » Sa principale faiblesse
? Son manque total d'humanisme. « Chirac, lui, a le souci des autres,
de l'homme. Sarko écrase tout sur son passage. Si les Français
savaient vraiment qui il est, il n'y en a pas 5 % qui voteraient pour
lui. »

Un des plus importants hiérarques l'UMP, officiellement soutien
fervent d candidat (comment faire autrement ?) renchérit : « Sarkozy,
c'est le contraire l'apaisement. Chirac, vous verrez, on regrettera.
Lui, il n'a jamais eu de mots violents. » « Attention, met en garde le
minis de l'Agriculture, Dominique Bussereau, on va très vite à la
révolte aujourd'hui. « La France, c'est du cristal », dit, inquiet
Jean-Pierre Raffarin.

Dominique de Villepin a mis sa langue dans sa poche. Il n'en pense pas
moins... que Sarko « a loupé sa cristallisation » ; que « sa violence
intérieure, son déséquilibre personnel, l'empêchent d'atteindre à
hauteur de la présidence ». Les chiraquiens du premier cercle, Henri
Cuq (ministre délégué aux Relations avec le Parlement) ou Jérôme
Monod, le conseiller, ne veulent pas déroger à la consigne du silence.
Mais, en petit comité, les mêmes mots reviennent : « Ce garçon n'est
pas mûr. Il n'est pas fini. Il a un compte à régler avec la vie qui le
pousse à créer de l'affrontement partout, et non à rassembler. »
D'autres brodent « C'est un enfant qui n'atteindra jamais l'âge
adulte. » A quoi Roselyne Bachelot réplique : « Mais tous les hommes
sont immatures ! » On ne parle plus, on n'ose plus parler, comme hier
- du moins tout fort -, de « malfrat » ou de « petit voyou »
(pourtant, ce qu'on l'a entendu !). Mais, dans les coulisses de
l'Elysée, on laisse simplement tomber : « On fait confiance au peuple
français ! » Et, justement, il y a encore trois semaines, on se
communiquait, en jubilant, les sondages qui indiquaient une montée en
puissance de François Bayrou. Non point qu'on l'aime, celui-là, ce «
démocrate-chrétien jésuitique » mais, enfin, on ne va pas « laisser la
France tomber entre les mains de Catilina », dangereux aventurier
populiste romain dénoncé par Cicéron.

COMME UNE BANDE DES « CITES »

Un député UMP spécialiste des problèmes juridiques, eut le malheur de
s'opposer au ministre de l'Intérieur à propos des « peines plancher ».
Il est, et reste, sarkozyste. Pourtant, il fait part de son
effarement. Cette simple prise de distance lui valut d'être désigné du
doigt, menacé de représailles, ostracisé parle clan avec une violence
« digne d'une bande des cités ». C'est d'ailleurs un ex-haut
responsable du RPR qui raconte : « En septembre 1994, aux journées
parlementaires de Colmar, alors que Balladur était donné gagnant par
tous les sondages, on eut affaire à la garde rapprochée de Sarkozy.

Elle respirait l'arrogance, elle y allait de toutes les menaces. On
disait aux députés restés fidèles à Chirac qu'il allait "leur en
cuire" »L'ancien vice-président du RPR des Hauts-de-Seine
Jean-François Probst confirme : « Sarkozy croit toujours, comme en
1995, qu'il peut intimider les gens. Quand je l'ai rencontré, dans les
années 80, il avait déjà ses qualités - énergie, ténacité -, et ses
défauts, dont j'imaginais qu'il les corrigerait. Je pensais,
notamment, qu'il comblerait son inculture. Bernique ! Il n'a fait que
courir d'une lumière l'autre. Il est fasciné par ce qui brille, les
nouveaux riches, le show off, les copains à gourmettes même s'ils
trichotent avec les règles communes, Tom Cruise qu'il reçoit à Bercy,
ébloui, et fait raccompagner en vaporetto. »

Bien sûr, si les chiraquiens maintenus, les derniers villepinistes,
les ultimes vrais gaullistes, quelques libéraux ou ex-centristes
ralliés à l'UMP confient, à qui veut les entendre (mais les
journalistes qui les entendent n'en rapportent rien), que l'hypothèse
d'une présidence Sarkozy les terrifie ; qu'il y a « de la graine de
dictateur chez cet homme-là » ; que, constamment, « il pète les plombs
», de très nombreux élus UMP, les plus nombreux, sont devenus des
groupies enthousiastes de l'homme qui seul peut les faire gagner et
dont personne ne nie les formidables qualités de battant. Et le
courage. Mais même eux n'étouffent pas totalement leur inquiétude et
soulignent volontiers sa violence. « Oui, c'est vrai, reconnaît l'un
d'eux, il antagonise, il clive, il joue les uns contre les autres avec
la plus extrême cruauté. » « Il n'est vraiment totalement humain,
confie un autre, que quand il s'agit de lui-même. » « Il a un problème
de nerfs, de paranoïa, admettent-ils tous, mais il s'arrange, il
mûrit, il se densifie. » Voire...

UN LOURD SECRET


Donc, il y aurait, s'agissant du caractère de Sarkozy et de son
rapport à la démocratie, comme un lourd secret qui, au mieux,
préoccupe ses amis, au pis, angoisse ou affole ceux qui savent, un
terrible non-dit dont bruissent les milieux politico-journalistiques,
mais que les médias s'interdisent, ou se voient interdire, de
dévoiler. Il fait peur ! La gauche elle-même participe de cette
occultation. Sans doute s'attaque-t-elle à Sarkozy, parfois même avec
outrance et mauvaise foi. Mais que lui reproche-t-elle ? D'être de
droite, ou même, stigmatisation suprême, une sorte de «
néoconservateur américain à passeport français », comme le clamait
Eric Besson avant de retourner sa veste. Est-ce un crime ? La
diabolisation de la différence est aussi contestable venant d'un bord
que de l'autre. Le débat démocratique implique qu'il y ait une gauche,
un centre, une droite, cette dernière n'étant pas moins légitime que
ses concurrents. De même qu'une partie de l'opinion reproche au PS
d'avoir trahi l'idéal socialiste ; de même une autre partie,
importante, estime que Jacques Chirac a blousé son électorat en menant
une vague politique de « centre gauche » et exige un fort coup de
barre à droite.

C'est cette aspiration « à droite toute » que Sarkozy incarne avec
énergie et talent. Le combattre n'exige nullement qu'on criminalise a
priori cette incarnation.

IL EST DE DROITE, ET APRES ?

Oui, Sarkozy, en son tréfonds - et même si on l'a convaincu de ne plus
rien en laisser paraître -, est « atlantiste » et entend rompre avec
la politique gaulliste d'« orgueilleuse » prise de distance à l'égard
des Etats-Unis. Oui, il se réclama de George Bush à l'époque où
celui-ci triomphait ; oui, il est le candidat quasi unanimement
soutenu par le CAC 40, le pouvoir financier et la très haute
bourgeoisie ; oui, ses convictions en matière économique et sociale en
font plus le disciple de Mme Thatcher que de Philippe Séguin ; oui, il
se sent beaucoup plus proche du modèle néolibéral anglo-saxon que du
modèle français mixte tel que l'ont façonné les gaullistes, les
sociaux-démocrates et les démocrates-chrétiens. Le publicitaire
Thierry Saussez, qui lui est tout acquis, explique que « sa manière de
faire de la politique renvoie à ce que les patrons et les salariés
vivent dans leurs entreprises ». Tout est business.

Mais, finalement, en tout cela, il ne se distingue guère des droites
européennes qui, comme lui, veulent démanteler l'Etat providence et
approuvèrent la guerre de George Bush en Irak.

Au demeurant, son pragmatisme, son cynisme même, son « populisme » de
tonalité bonapartiste, son intelligence instinctive, ne permettent
nullement de le décrire en ultralibéral ou en idéologue illuminé.
Enfin, même si sa proximité avec la droite néofranquiste espagnole ou
berlusconienne italienne n'en fait effectivement pas un « modéré »,
loin de là, et même si la rhétorique agressivement extrémiste qu'il
déroule, depuis quelques semaines, le déporte loin du centre, le
qualifier de « facho » ou de « raciste », comme s'y risque l'extrême
gauche, est une stupidité.

Pourquoi faudrait-il (à condition de ne pas abuser des camouflages
logomachiques comme le fait le champion UMP quand il cite jean Jaurès
ou multiplie les envolées « ouvriéristes ») que se situer à droite
constitue, en soi, un délit ? On accuse également Sarkozy, ici de
soutenir « l'Église de Scientologie », et là d'avoir promis à Chirac
une amnistie contre son soutien. Mais il n'existe aucune preuve. Donc,
on ne retient pas.

CETTE VERITE INTERDITE

Le problème Sarkozy, vérité interdite, est ailleurs. Ce que même la
gauche étouffe, pour rester sagement confinée dans la confortable
bipolarité d'un débat hémiplégique, c'est ce constat indicible : cet
homme, quelque part, est fou ! Et aussi fragile. Et la nature même de
sa folie est de celle qui servit de carburant, dans le passé, à bien
des apprentis dictateurs.

Oh, évidemment, cela se murmure, au point même de faire déjà, au sein
de la couche supérieure de la France qui sait, et au fond des
souterrains de la France qui s'en doute, un boucan d'enfer. Les
médiateurs savent, les décideurs le pressentent. Mais les uns et les
autres ont comme signé un engagement : on ne doit pas, on ne doit sous
aucun prétexte, le dire.

Etrange atmosphère que celle qui fait que, dans cette campagne
électorale, ce qui se dit obsède peu, mais ce qui obsède énormément ne
se dit pas ; que ce dont on parle au sein des médias et chez les
politiques, les médias, précisément, et les politiques n'en parlent pas !

« Fou », entendons-nous : cela ne rature ni l'intelligence, ni
l'intuition, ni l'énergie, ni les talents du personnage. « Fou » au
sens, où, peut-être, de considérables personnages historiques le
furent ou le sont, pour le meilleur mais, le plus souvent, pour le
pire. Ecoutons ce que nous confie ce député UMP, issu de l'UDF,
officiellement intégré à la meute « de Sarkozy » : « On dit qu'il est
narcissique, égotiste. Les mots sont faibles.

Jamais je n'ai rencontré une telle capacité à effacer spontanément du
paysage tout, absolument tout, ce qui ne renvoie pas à lui-même. Sarko
est une sorte d'aveugle au monde extérieur dont le seul regard
possible serait tourné vers son monde intérieur Il se voit, il se voit
même constamment, mais il ne voit plus que ça. »

PLUS FORT QUE LUI...


Au fond, où est le mystère ? Sarkozy, c'est peut-être une qualité, est
transparent. Aux autres et à lui-même. Moins il regarde, plus il se
montre, s'affiche, se livre. D'autant, comme le reconnaît un
publicitaire qui a travaillé pour lui, qu'il ne sait pas se réfréner,
se contraindre. « Il est tellement fort, ajoute-t-il drôlement, qu'il
est plus fort que lui. » La raison ne parvient jamais à censurer son
tempérament. Prompt à interdire, il ne sait pas s'interdire. Quelque
chose en lui, d'irrépressible, toujours, l'entraîne au-delà. « Sur un
vélo, rapporte Michel Drucker qui a souvent pédalé à ses côtés, même
quand il s'agit d'une promenade, il se défonce comme s'il devait
constamment battre un record. »

Tous ses proches emploient spontanément la même expression : « Il ne
peut pas s'empêcher » Par exemple, de dire du mal de Chirac, même
quand la prudence exigerait qu'il s'en abstienne. Ainsi, en 1994,
cette salve : « L'électroencéphalogramme de la Chiraquie est plat. Ce
n'est plus l'Hôtel de Ville, c'est l'antichambre de la morgue. Chirac
est mort, il ne manque plus que les trois dernières pelletées de
terre. » Il ne peut pas s'empêcher, non plus, de se livrer à un
jubilatoire jeu de massacre en direction de ceux, de son propre camp,
qui ne sont pas de sa bande ou de sa tribu. « Jamais, peut-être, un
leader politique n'avait aussi systématiquement pris son pied- dixit
une de ses victimes au sein de l'UMP-à assassiner, les unes après les
autres, les personnalités de son propre camp pour, après le carnage,
rester seul entouré de ses chaouches. »

Après la défaite de 1995, ne s'est-il pas livré, dans le journal les
Echos, sous pseudonyme, à une descente en flammes de ses propres
comparses : François Fillon ? « Un nul qui n'a aucune idée. » Michel
Barnier ? « Le vide fait homme. » Philippe Douste-Blazy ? « La lâcheté
faite politicien. » Alain Juppé ? « Un dogmatique rigide. Fabius en
pire. » Quant à Villepin, il s'est plu, si l'on en croit Franz-Olivier
Giesbert, à lui promettre de finir « pendu au croc d'un boucher ».
Vis-à-vis des autres, fussent-ils des amis politiques, aucune
tendresse ! Jamais !

IL SUFFIT DE L'ÉCOUTER

Sarkozy, il suffit, au demeurant, de le lire ou de l'écouter. De quoi
parle-t-il ? De lui. Toujours. Compulsivement. Psychanalytiquement.
Que raconte-t-il ? Lui ! Qui prend-il comme témoin ? Lui ! Qui
donne-t-il en exemple ? Lui ! Il est, jusqu'au délire parfois, sa
propre préférence. Jamais hors « je ». Ce « je » qui, à l'entendre,
est forcément « le seul qui », « le premier à », « l'unique capable de
», « le meilleur pour ». Comme si l'univers tout entier était devenu
un miroir qui ne lui renvoie plus que son reflet, quitte à entretenir
constamment chez lui l'angoisse que le miroir lui dise un jour, comme
à la marâtre de Blanche Neige, qu'il n est « plus la plus belle ».

C'est pourquoi, d'ailleurs - et même ses proches s'en effarent-, il
vit constamment immergé dans les enquêtes d'opinion, qui, plusieurs
fois par jour, ont pour objet de le rassurer sur l'évolution de son
image. Un argument ne passe pas ? On y renonce. Un mot fait tilt ? On
le répète à satiété. Une peur s'exprime ? On la caresse dans le sens
du poil. Le public veut des expressions de gauche ? On lui en servira.
Une musique d'extrême droite ? On la lui jouera. Il a même été jusqu'à
faire l'éloge de la violence sociale... des marins pêcheurs.

Il commande tellement de sondages qu'il est devenu le meilleur client
de certains instituts, qui, du coup, ont quelques scrupules à ne pas
satisfaire son contentement de soi. Il a même réussi à inspirer à
l'Ifop des sondages, publiés dans le Figaro, dont les questions
quasiment rédigées par son entourage (sur l'affaire de Cachan ou la
polémique avec les juges) ne permettaient pas d'autres réponses que
celles qui le plébiscitaient.

IL EST « LE SEUL QUI... »

Etrangement, si, constamment confronté à son reflet, il ne cesse
d'intervenir pour en corriger les ombres, sa capacité d'écoute (ou de
lecture) est extrêmement faible. Invite-t-il des intellectuels
médiatiques à déjeuner au ministère de l'Intérieur que l'un d'eux,
Pascal Bruckner (qui pourtant le soutient), explique que, loin de
s'imprégner de leurs analyses, il a pratiquement parlé tout seul.
Reçue par lui, la démographe Michèle Tribalat lui écrit « J'ai pu
apprécier votre conception du débat. Vous n'imaginez pas qu'un autre
point de vue (que le vôtre) présente un quelconque intérêt. »
D'ailleurs, il refuse les débats. Lors de ses prestations télévisées,
on s'arrange pour qu'il n'ait jamais de vrais contradicteurs pouvant
exercer un droit de suite. Le plus souvent, il choisit, d'ailleurs,
lui-même les autres intervenants.

Cette abyssale hypertrophie du moi, à l'évidence, entretient chez
Sarkozy cette hargne de conquête, de contrôle, cette boulimie de
pouvoir exclusif, le conduit à éradiquer toutes les concurrences
potentielles et à neutraliser, à étouffer contestations et critiques.
Il suffit, d'ailleurs, de l'écouter, mais aussi de le regarder « être
» et « faire ». Jamais il ne se résout à n'être qu'un membre, fût-ce
le premier, d'un collectif. Forcément l'unique, le soleil autour
duquel tournent des affidés. D'où sa prédilection pour un entourage de
groupies de grandes qualités et de grands talents, à la vie à la mort,
« une garde rapprochée » comme on dit, mais aussi de porte-serviettes
et de porte-flingues, de personnages troubles encombrés de casseroles
et de transfuges. Avec eux, peu de risques !

DOUBLE DISCOURS


Il y a, chez Sarkozy, une incroyable dichotomie du discours (ou plutôt
du double discours). Seul peut l'expliquer le fait que le rapport à
lui-même est, chez lui, à ce point central que cette centralité de
l'ego épuise en elle-même, et donc en lui-même, toute contradiction.
Ainsi, au lendemain de ses brutales tentatives de criminalisation de
ses concurrents, Bayrou l'ayant épinglé sur l'affaire du déterminisme
génétique, il déclare benoîtement « Un candidat devrait s'abstenir de
toute attaque contre ses adversaires ! » Le jour même où il décide de
jouer à fond, contre les candidats qui lui sont opposés - et avec
quelle violence ! -, la stratégie guerrière de l'affrontement
manichéen, il présente un opuscule dans lequel il explique (sous la
rubrique « J'ai changé ») qu'il eut, certes, sa phase brutale, mais
qu'il est désormais totalement zen et apaisé. Azouz Begag, dans son
récit, rapporte que, lorsqu'il osa critiquer l'emploi du mot «
racaille », le ministre de l'Intérieur hurla qu'il s'agissait d'un
scandaleux manque de solidarité gouvernementale, qu'il était
inconcevable qu'un ministre critique un collègue. Or, depuis des mois,
il avait lui-même déclenché un tir nourri contre Chirac et Villepin,
son président de la République et son Premier ministre.

D'une façon générale, il en appelle volontiers à une solidarité sans
faille des siens, tout son camp devant se mettre à sa disposition,
mais, pendant la crise du CPE, alors qu'il avait lui-même, le premier,
préconisé ce type de contrat de travail, non seulement il en pointa
soudain l'inanité et exigea son retrait, mais, en outre, il incita
l'un des leaders de la révolte estudiantine à « tenir bon ». Il
s'agissait, évidemment, d'achever Villepin.

COMME ON ASSASSINE TOUS LES CONCURRENTS...

A entendre les chiraquiens, même ceux qui se sont ralliés à son
panache, c'est lui, Sarkozy, qui, ministre du Budget de Balladur,
lança la justice sur la piste du scandale des HLM de Paris après que,
dans l'espoir d'un étouffement, l'industriel Poullain, le patron d'une
société de revêtement, e emmené le dossier à son lieutenant, Brice
Hortefeux. Objectif ? Abattre Chirac ! C'est lui encore,
prétendent-ils, qui aurait fait révéler, au Canard enchaîné, l'affaire
d l'appartement d'Hervé Gaymard, en qui voyait un adversaire.

C'est lui encore q fit distiller, dans la presse, de quoi faire
continuellement rebondir le feuilleton du scandale Clearstream
transformé e machine à broyer et achever Dominique de Villepin. Quand,
dans un grand meeting parisien, il lança que la victoire d oui au
référendum européen permettrait de sortir, enfin, du modèle social
fiançai n'était-il pas conscient qu'il favorisait de sorte le camp du
non et, par voie de conséquence, plombait le pauvre Jean-Pierre
Raffarin ? Autrement dit, soyez avec moi qui ai profité de toutes les
occasions pour être contre vous. En fait Sarkozy vit ses
contradictions comme une cohérente unicité de parcours dès lors que
c'est lui, l'unique, le point central, qui porte et justifie cette
cohérence. Ainsi, lorsqu'il accuse ses concurrents, de gauche ou
centristes, d'être les candidats de la fraude, de la voyoucratie et de
la dégénérescence morale, c'est le jour où Tapie, l'un des rares
affairistes qui lui manquait encore, se rallie à lui.

FAILLITE MORALE, DIT-IL


Quelle capacité d'auto-amnistie cela révèle !

Car, enfin, se faire, fût-ce en partie, offrir un luxueux appartement
aménagé par le promoteur qu'on a systématiquement favorisé en tant que
maire, et dans l'espace dont on a, toujours comme maire, financé
l'aménagement, est-ce un exemple d'attitude hautement morale ?
Permettre, après qu'on fut devenu ministre, à son ancien cabinet
d'avocats, en partie spécialisé dans les expulsions de locataires
après vente à la découpe, de continuer à porter son nom - société
Arnault Claude Nicolas Sarkozy-, ce qui s'avère d'autant plus
intéressant qu'on continue à détenir un gros paquet d'actions et à
toucher des dividendes -, est-ce le modèle même du comportement
impitoyablement moral ? Publier un livre consacré à l'ancien ministre
Georges Mandel qui se révèle, pour partie au moins, être un plagiat
coupé-collé de la thèse universitaire de Bertrand Favreau, certaines
erreurs comprises, est-ce la quintessence du moralisme intégral ?

Est-ce une moralité sans faille qui permit à Thierry Gaubert
d'organiser son vaste système de gestion arnaqueuse du 1 % logement
dans les Hauts-de-Seine à l'ombre des réseaux sarkozystes dont il fut,
un temps, l'un des principaux rouages ? Est-ce sous le drapeau de la
moralité qu'on envoya de gros clients très évasifs au banquier suisse
Jacques Heyer qui, d'ailleurs, consuma leur fortune (celle de Didier
Schuller en particulier) ? Les rapports d'affaires (ou de tentatives
d'affaires) avec l'intermédiaire saoudien Takieddine étaient-ils
placés sous le signe de l'intégrisme moral ? Le soutien constant
apporté aux intérêts du groupe Barrière dans les casinos et les
machines à sous ne fut-il dicté que par des considérations moralistes
? Pourquoi, enfin, avoir promis de rendre public son patrimoine et
être le seul à s'en être abstenu ?

UN SYSTEME CLANIQUE


Sarkozy n'est pas du tout un malhonnête homme. Simplement il est,
fût-ce à son corps défendant, le pur produit d'un système, celui du
RPR des Hauts-de-Seine, dont Florence d'Harcourt, l'ex-députée
gaulliste de Neuilly, a crûment décrit l'irrépressible mafiosisation,
renforcée par le déferlement des flux financiers immobiliers générés
par le développement du quartier de la Défense, dont Sarkozy tint
d'ailleurs à présider l'établissement public.

Son suppléant, en tant que parlementaire, fut d'ailleurs le maire de
Puteaux, Charles Ceccaldi-Raynaud, puis sa fille qui, bien qu'adjointe
à la mairie de Puteaux, bénéficia en même temps d'un emploi fictif à
la mairie de Neuilly. Quand Sarkozy voulu récupérer son siège de
député, hop ! , on la nomma au Conseil économique et social. Devenu, à
tort ou à raison, le symbole d'une certaine « ripouïsation » d'un
demi-monde de politiciens locaux, Ceccaldi-Raynaud, petit dirigeant
socialiste en Algérie française, dû regagner précipitamment la
métropole à la suite des graves accusations dont il était l'objet, y
compris d'avoir toléré des mauvais traitements dans un camp de
prisonniers dont il était responsable. En France, élu de la gauche
SFIO à Puteaux, il passa à droite et, lors de l'une de ses premières
campagnes électorales, ses gros bras tuèrent un militant socialiste et
en blessèrent d'autres.

Ensuite, il traîna derrière lui tellement de casseroles (dernière
affaire : il est mis en examen dans une affaire de marché truqué de
chauffage urbain) qu'il devint une sorte de mythe. Sarkozy, ce qui
plaide peut-être en faveur de son sens de la fidélité, ne l'a jamais
lâché, même quand, ministre des Finances, il aurait pu ou dû. Quand la
fille Ceccaldi-Raynaud, députée-maire à son tour, mécontente des
critiques d'un journaliste blogueur, laisse publier sur le site de la
mairie une lettre laissant supposer une inclinaison infamante, Sarkozy
ne moufte toujours pas. Il resta pareillement fidèle à son grand ami
le député-maire de Levallois Patrick Balkany.

Quand ce dernier, archétype lui aussi du roi de la magouille
affairisto-municipale, employeur à son seul profit du personnel de la
mairie, accablé par la justice et accusé, en prime, de se livrer à des
fellations sur menace de revolver, écarté du RPR, est défié par un
gaulliste clean, Olivier de Chazeaux, qui soutint Sarkozy ? Patrick
Balkany. C'est-à-dire le délinquant. Notons que les Levalloisiens, par
suite d'une gestion que soutient Sarkozy, supportent une dette de 4
000 à 6 000 € par habitant. C'est, d'ailleurs, le cabinet d'avocats
Sarkozy qui défend, en autres, la mairie de Levallois, laquelle
accumule les contentieux.

QUI SONT SES SOUTIENS ?


Faut-il rappeler que ses principaux et premiers supporteurs dans le
monde politique ne furent et ne sont pas spécialement vêtus de probité
candide Alain Carignon, Gérard Longuet, Thierry Mariani, Manuel
Aeschlimann (150 procédures, 600 000 € de frais d'avocats par an) et
même Christian Estrosi n'ont pas précisément défrayé la chronique à
cause de la blancheur immaculée de leur curriculum vitae. Il paraît
même que Pierre Bédier en pince désormais pour lui.

Quant à son fan-club, qui prétendra qu'il n'est constitué que de
parangons de vertu : Doc Gyneco, chargé comme un sherpa, Johnny
Hallyday qui répudie la France pour ne plus payer d'impôts, comme
Jean-Michel Goudard, l'un de ses principaux conseillers en
communication, Antoine Zacharias, le Napoléon des stock-options ?

Certes, à l'image de Simone Veil ou de l'écrivain Yasmina Reza, de
très nombreuses personnalités de grande qualité, représentant tous les
milieux et toutes les professions, soutiennent également Sarkozy, y
compris certaines en provenance d'une haute intelligentsia réputée de
gauche, mais droitisée par leur soutien à la guerre d'Irak. Reste que
le profil de ses partisans les plus enthousiastes et les plus engagés,
y compris les plus faisandés des ex-petits marquis mitterrandolâtres,
ne font pas nécessairement de Sarkozy (dont il n'est pas question de
mettre en doute l'intégrité ou l'allergie à la déviance) le mieux
placé pour dépeindre l'ensemble de ses adversaires en défenseurs de la
fraude, de la délinquance et de la décadence morale.

« L'IDENTITÉ NATIONALE », PARLONS-EN...

Est-il, en revanche, fondé à se proclamer seul défenseur de «
l'identité nationale » ? Mais qui se déclarait « fier d'être surnommé
Sarkozy l'Américain » ?

Qui affirma, aux Etats-Unis, qu'il s sentait souvent « un étranger
dans son propre pays » ?

Qui regretta que la France ait bran son droit de veto pour s'opposer à
la guerre d'Irak ?

Qui stigmatisa, depuis l'Amérique « l'arrogance » dont aurait fait
preuve Dominique de Villepin lors de son fameux discours devant le
Conseil de sécurité de l'ONU ?

Qui, avant de confier au chiracoséguiniste Henri Guaino le soin de
rédiger ses interventions, opposa sans cesse le ringardisme du «
modèle français » à la modernité du modèle anglo-saxon ?

Nicolas Sarkozy pourrait d'ailleurs largement figurer dans la rubrique
« Ils ont osé le dire », tant ses propos, depuis quinze ans,
illustrent éloquemment tout ce qui précède, c'est-à-dire une
dichotomie rhétorique qui se cristallise dans l'unicité de son
exaltation du moi !

Citons, presque au hasard : « Il y en a combien qui peuvent se
permettre d'aller à La Courneuve ? Je suis le seul [toujours le seul
!] à être toléré dans ces quartiers. Je suis le seul ! » « J'irai
systématiquement, toutes les semaines, dans les quartiers les plus
difficiles et j y resterai le temps nécessaire » (2005).

« Kärcher en septembre, 200 000 adhérents [à l'UMP] en novembre. » «
Racaille, le vocable était sans doute un peu faible. »

« Vous savez pourquoi je suis tellement populaire ? Parce que je parle
comme les gens » (avril 2004).

« Maintenant, dans les réunions publiques, c'est moi qui fais les
questions et les réponses et, à la sortie, les gens ont l'impression
qu'on s'est vraiment parlé » (le Figaro, mai 2005).

« Les gens qui habitent Neuilly sont ceux qui se sont battus pour
prendre plus de responsabilités, pour travailler plus que les autres. »

« Si je ne faisais pas attention, tous les jours je serais à la
télévision jusqu'à ce que les téléspectateurs en aient la nausée » (1995).

« Le rôle du politique est de tout faire pour ne pas exacerber les
tensions. Plus la société est fragile, moins le discours doit être
brutal. La meilleure façon de faire avancer la société, c'est de la
rassurer, non de l'inquiéter La réforme doit être comprise comme un
ciment, non comme une rupture » (juillet 2006 dans Témoignages).

« Je n'aime pas étaler ce qui, finalement, appartient à ma vie privée. »

« La France souffre de l'égalitarisme et d'un état de nivellement. »

« Dans un monde où la déloyauté est la règle, vous me permettrez
d'afficher, de manière peut-être provocante, ma loyauté envers Jacques
Chirac » (juin 1992).

« Je refuse tout ce qui est artifice pour façonner à tout prix une
image, les photos avec femme et enfants, la success-story, vouloir se
faire aimer, poser en tenue décontractée. »

On nous dira, ensuite : il faut lui faire confiance, il faut le
croire. Mais où est le filet de sécurité ?

LE VRAI DANGER

On évoque obsessionnellement le danger Le Pen. Il existe un risque, en
effet. Un terrible risque que, comme en 2002, le leader de l'extrême
droite déjoue tout les pronostics et porte ainsi un nouveau coup à
notre système démocratique. Mais tout le monde sait que Le Pen, lui,
ne sera pas élu président de la République. Heureusement, il ne
dispose, lui, contrairement à son adversaire - concurrent de droite (à
l'égard duquel il fait preuve d'une certaine indulgence), ni du
pouvoir médiatique, ni du pouvoir économique, ni du pouvoir financier.
Pouvoirs qui, en revanche, si Sarkozy était élu - et il peut l'être -,
ainsi que le pouvoir policier et militaire, seraient concentrés, en
même temps que les pouvoirs exécutif et législatif, entre les mêmes
mains, lesquelles disposeront, en outre, d'une majorité au Conseil
constitutionnel, au CSA et au sein de la plupart des institutions du pays.

Hier, le journal la Tribune trappait un sondage parce qu'il n'était
pas favorable à Sarkozy ; une publicité pour Télérama était interdite
dans le métro parce qu'elle était ironique à l'égard de Sarkozy ; un
livre était envoyé au rebut, le patron d'un grand magazine également,
parce qu'ils avaient importuné Sarkozy ; Yannick Noah était censuré,
parce que ses propos déplaisaient à Sarkozy. Aucun journal, fût-il
officiellement de gauche, n'a échappé aux efficaces pressions de Sarkozy.

Voter Sarkozy n'est pas un crime. C'est même un droit. Nous ne dirons
pas, nous, que ce candidat représente la fraude, la délinquance,
l'anti-France et la faillite morale.

Nous voudrions simplement qu'on se souvienne plus tard - quitte,
ensuite, à nous en demander compte - que nous avons écrit qu'il
représente pour la conception que nous nous faisons de la démocratie
et de la République un formidable danger.

S'il est élu, nous savons que nous pourrions en payer le prix. Nous
l'acceptons !

 

-Marianne-

 

En 1933 en pendant les annés précédentes,  si plus de médias avaient eu le courage de mettre en avant des analyses objectives et de ne pas céder aux peurs et aux pressions, peut être que l'Allemagne aurait connu une destinée politique différente.

Commentaires

Wir werden nicht vergessen, was SARKOZY gegen Deutschland in Nizza, Caen und Marseille gesagt hat.

Deshalb > www.bayrou.de

Écrit par : bayrou President | 25/04/2007

Il est effectivement essentiel de ne pas oublier. La France dispose d'une immense chance. L'Histoire lui a montré Hitler, Berlusconi, Bush. Saura t'elle en tirer tous les enseignements ?

Écrit par : Georges Matus | 29/04/2007

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